Douchinka

Après le Grand Dégel, après la Grande Colère, la Russie a sombré dans le chaos. Aux quatre coins de cet empire livré à l'anarchie, Matilda, Alexeï, Vassili et Zoïa, ont en commun leur volonté de survie, leur grand coeur et leur humour. Lorsqu‘un matin d‘hiver dans une rue boueuse de la Capitale, une vieille en colère crache contre la porte d‘un autobus, elle englue dans sa toile leurs quatre destinées. Une fable au futur proche, dédiée aux cadavres martyrisés, équarris, dépecés puis plastinés, exposés comme «oeuvres d'art» de Berlin à Tokyo, de Bâle à New York.

Critique

de Brigitte Steudler

Proche du thème traité dans son dernier film présenté en août au Festival de Locarno, Dominique de Rivaz imagine dans son premier roman Douchinka (Petite âme) un monde dans lequel les âmes feraient l'objet de transactions financières. La cinéaste choisit la forme du conte pour narrer cette histoire sombre, située dans des régions de lancienne URSS — que Dominique de Rivaz connaît bien pour y avoir séjourné à plusieurs reprises. Le pays est plongé dans un chaos qui serait celui d' «après le Grand Dégel» alors que «le Grand Embaumeur, inventeur de la plastination des corps, a engendré à sa mort une meute de disciples avides et sans scrupules.» Dominique de Rivaz fait s'entrecroiser les destinées de quatre jeunes gens entravés dans un quotidien hasardeux et que des esprits mystérieux enveloppent d'un voile sinistre.

Dès les premières pages, le lecteur suit les faits et gestes de la jeune Rada, engagée dans divers travaux d'entretien lui permettant d'assurer sa maigre subsistance. Nous la découvrons dans un premier emploi consistant à nettoyer les vitrines renfermant les objets d'une vente aux enchères assez particulière puisque celle-ci autorise notamment la cession de son âme. Fortement troublée par les circonstances entourant ces périlleuses transactions, Rada tombe sous le charme ravageur d'Alexei, jeune homme à la blonde et aux yeux délavés venu troquer son âme en échange de quelques roubles. Aussitôt la vente achevée, ce dernier disparaît laissant la jeune fille totalement désemparée. Ne pouvant changer le cours de sa vie, Rada relève la tête et se met à la recherche de l'âme du jeune homme, qu'elle souhaite rendre à celui en qui elle croit reconnaître son «prince charmant».

Ce qui fait véritablement le charme de Douchinka c'est la faculté qu'a Dominique de Rivaz de nous immerger dans un monde interlope qu'elle décrit avec finesse et justesse sans jamais forcer sur l'aspect macabre. Pour ce faire, l'auteur fait appel à un imaginaire personnel sans aucun doute enrichi par sa connaissance des contes et légendes populaires russes. Et si l'environnement qu'elle décrit oblige les catégories pauvres de la population à exercer des métiers aussi sombres qu' «éleveurs de rats, convoyeurs de prostituées, glaciers ou embaumeurs», l'auteur parvient grâce au ton du conte à nous entraîner imperceptiblement, sans nous heurter, dans les pas de quatre jeunes personnages qu'elle unit dans un même destin.

Tel le jeune Alexei, qui, une fois amputé de son âme, est engagé pour préparer les corps défunts d'une multitude d'hommes et de femme qu'on destine à figurer dans une monumentale exposition d'Art anatomique glorifiant «la fascination de l'Authentique». Il est symptomatique qu'à l'instar de Bernard Comment dans «Triptyque de l'Ongle», Dominique de Rivaz s'interroge sur l'inquiétante irruption du monnayage du corps humain dans nos sociétés, du commerce des organes aux expositions d'art. Dominique de Rivaz enrichit son interrogation d'une seconde question non moins intéressante qui est celle de l'existence et de la possible valeur marchande de l'âme. Le fait qu'elle inscrive sa fable dans le contexte d'une société en proie aux difficultés matérielles n'est peut-être pas fortuit. Le propos en devient plus lancinant… En outre, elle pointe du doigt par ce biais ce qui sous nos latitudes est déjà présent, à savoir l'événement culturel érigé en parc d'attraction à thème la tentation du gigantesque: «L'exposition allait reproduire une ville, avec ses rues, ses écoles, ses places, ses monuments, son métro, ses autoroutes… Mais une ville éventrée, une ville cratère, et, première mondiale, une ville dont les habitants auraient été plastinés d'un seul tenant sous l'effet du souffle incandescent de la Bombe. Le billet étant valable douze heures, les visiteurs pourraient déambuler à leur aise un plan à la main, se sustenter de mets traditionnels et en fin de parcours, se faire photographier en famille au point d'impact de la Bombe. C'est à cette mise en scène sans précédents, avec ses habitants hagards, ses corps pelés, ses corps figés dans la mort qu'Alexei le sans âme travaillait sans le savoir. Les asiles de vieux de l'Empire, les hôpitaux et les dessoûloirs, les morgues, tout ayant été écumé, on délégua sur les routes du Grand Nord, payés à la prime, des chasseurs de Mongols, d'Eskimos, de Yakoutes, de Tchouktes, et de Sibériens en tous genres.»

Pour mener à terme son projet Dominique de Rivaz fait entrer en scène les deux autres jeunes gens: Vassilis et Zoia. Le hasard bien conduit de sa plume les fera figurer au cœur de l'exposition, en œuvre centrale. Ils auront au préalable passé entre les mains expertes d'Alexei, lequel les prépare en leur retirant la peau après avoir extrait et mis de côté leur âme. Rada croise également le chemin de ce couple. Engagée la nuit pour nettoyer les salles d'exposition, totalement séduite, elle n'échappe pas à la force d'attraction que le tableau de ces amants enlacés provoque en elle.

Si la narration aisée de ce texte tient en haleine le lecteur jusqu'à un point avancé du récit, il faut lui reconnaître certains défauts. A avoir voulu nous emmener sur les chemins de traverses de ces quatre destinées et affronter autant de thèmes, Dominique de Rivaz aura perdu plus d'un lecteur en chemin en alourdissant son récit, pourtant bref, de mille digressions. Pleine d'idées et dotée d'une belle plume, l'auteure ne parvient pas à nouer la gerbe. C'est bien dommage, car si le charme opère longtemps tout à coup trop de volubilité déroute, compromettant la clarté du propos, jusque-là maîtrisé. De fait, s'éloigne à pas furtif l'attrait du merveilleux instillé dans les premières pages. Il restera à ceux que ces pages ont touché ou inspiré de découvrir prochainement en salle son dernier long métrage «Luftbusiness» dont la réalisatrice dit qu'avec «Douchinka» ils portent sur le même thème mais traité différemment.