Virer large course court

Son premier recueil de poésie, Virer large course court, a été publié aux éditions du Miel de l’Ours en février 2008.

Critique

de Pierre Lepori

Nommer un poète naissant a quelque chose de dangereux, ou du moins de délicat: faut-il consentir à la fascination rimbaldienne, à la recherche de la perle rare qui se positionne d'emblée dans l'espace littéraire avec une voix neuve et percutante? Ou, au contraire, multiplier les réserves préliminaires, guetter les fragilités et la naïveté, afin de ne pas brusquer un talent naissant ou risquer un jugement trop hâtif?

En ce sens, Sylvain Thévoz a de quoi nous rassurer. Il affiche un parcours intellectuel riche et divers: né au Canada, il se forme à Lausanne, puis il part pour le Québec, où il étudie l'anthropologie et rédige un travail de licence sur l'art brut. Il s'engage ensuite auprès de toxicomanes à Bruxelles, puis dans une institution psychiatrique à Genève; il est aujourd'hui inscrit en faculté de théologie et se passionne pour l'Amérique Latine. Et l'écriture dans tout cela? Deux plaquettes sans note biographique ni liminaire, l'une publiée en Bolivie en 2005 (Couleurs primaires), l'autre venant de paraître au Miel de l'Ours (Virer large course court), petite maison d'édition dirigée par Patrice Duret, qui édite en parallèle de jeunes talents et de grands noms de la poésie romande, comme Chessex ou Voisard.

Cette nouvelle voix s'inscrit dans une certaine nudité: des vers courts, dépourvus de majuscules, où le «je» lyrique, très en phase avec une propension (toute calviniste) à l'effacement, se présente sans cris ni débordements. Une évolution stylistique marque le passage du premier texte publié au deuxième. En comparant les deux recueils, on constate un progrès évident. La voix poétique commence à s'ajuster, à s'affermir, dessine peu à peu sa singularité.

Couleurs primaires ne manque pas de faiblesses: celle du «trop dire» ou du «trop plein», d'autant plus que la culture théologique de l'auteur y est souvent présente, révélant un attrait pour des tons sentencieux et oraculaires, que renforcent des citations de l'Evangile («que ton oui soit un oui») ou de Saint Augustin («aime / aime simplement»), ou encore la tentation d'un dépouillement «japonisant», qui frise parfois l'effet de style («l'aube / inévitable pensée première / l'aube»; «ne t'attache pas au fini / le fini est infini»). Il n'empêche qu'un contrepoids opère par l'absence d'un lyrisme à la première personne, avec des glissements du «je» au «tu» et au «nous» (de même, «il» et «elle» alternent), délitant sans cesse les allégations trop fermes et ouvrant des espaces plus mobiles et plus prometteurs.

L'ouverture du deuxième opus nous montre que Sylvain Thévoz n'a pas laissé s'écouler envain les trois ans qui le séparent de ses débuts: «j'aboie / prône la mesure le compromis / ils applaudissent à tout rompre / alors je miaule». On trouve des mots plus simples, une syntaxe plus elliptique, voire carrément nominale. La recherche du «bon mot» est abandonnée au profit du «mot juste» et l'espace blanc entre les paroles laisse au lecteur sa place. La pudeur des phrases n'est plus, ici, une figure de style, mais une nécessité. Les glissements entre les différents locuteurs («moi», «tu», «nous») vont de pair avec l'esquisse d'une élaboration dramaturgique («ils me demandent danser – je danse») où la poésie s'ouvre également à la confrontation au monde. Les ombres tutélaires des poètes-penseurs du sacré sont encore présentes (la théologie «négative» de Saint-Jean de la Croix ou de Maître Eckhart, par exemple), mais l'enjeu est moins de proférer une vérité que de s'abandonner à une quête où les vers sont un fil d'Ariane tout autant qu'un labyrinthe.

Et le corps y trouve sa place: «nager reconnaître / sa main comme une main / son pied comme un pied / poids son ventre / comme somme de tout corps // phosphorescence d'eaux vives / nager le fond de l'être / doucement monter en abîme / virer large / sous cap donner plein ouest / portée de la lumière / les radeaux, les épaves / comment supporter tout cela?». Si parfois ce procédé par saccades et glissements progressifs peut amener Thévoz à une légère opacité – avec le risque d'une «chanson grise» – un «je lyrique» plus affiché et à la fois plus fragile empêche l'auteur de s'égarer vers des points de fuites trop éloignés (et invérifiables): «à l'appel je répondais / caresse les nuages / il ne faut pas me toucher / je suis bien trop fragile». Sans oublier que le recueil, très convaincant, se clôt sur trois mots d'ordre spirituels au sens large, qui unissent fond et forme dans un même projet poétique (et vital): «trois pauses certaines / le manque, l'absence, le doute / suffisent pour s'allonger tranquilles».