Courroies Arrobase Frontières

872 mètres passer le col
Derrière la carrière de craie
La ville
Aucun renard dans la nuit
Lueurs électriques orangées
L'effroi les oiseaux l'effroi
La décharge de pierres

Critique

de Elisabeth Vust

Ce recueil au titre énigmatique est né dans une voiture au passage du col de Chalet-à-Gobet (canton de Vaud): «872 mètres passer le col / Derrière la carrière de craie / La ville / Aucun renard dans la nuit / Lueurs électriques orangées / L'effroi les oiseaux l'effroi / La décharge de pierres».

Ces premiers vers inaugurent un ruban de 42 poèmes , où se répondent les voix de Sylvain Thévoz (pages impaires) et de Patrice Duret (pages paires). Dans cette collaboration, «mise à l'épreuve» et confrontation littéraires, chacun est très peu intervenu dans le travail de l'autre, pour éviter que les textes se fondent, pour garder deux voix dialoguant autour d'un thème, tout en restant chacune sur leur «piste».

Par ailleurs, le projet est devenu encore plus «excitant» lorsque a surgi l'envie de les dire, ce qui a débouché sur une série de lectures en Suisse romande durant l'été et l'automne 2009, dans des endroits parfois singuliers (Hôpital psychiatrique de Cery). Que l'oralité se mêle à l'histoire ne pouvait que réjouir Sylvain Thévoz, attaché, dit-il, à l'idée de créer un «livre ni trop lisse ni trop littéraire».

En lisant ces textes vient très vite en effet l'envie de les rouler en bouche, et de pénétrer à haute voix avec les auteurs dans un monde multiforme réveillant les sens: «A pleine mains / Ramassons les fougères / Nos doigts frôlent les ruisseaux / Nos doigts palpent / L'écaille des truites / Prêts à tout / [ … ] Les loups dans les ravins / Pas de viande pas de graisse / Dorment sous les ronces / Les esprits sont allés / Dire deux dans la forêt».

Nous voilà partis en quête de notre sauvagerie, explorant la frontière instinct-mental et le thème du dépassement dans une atmosphère effervescente, initiatique et ludique. Et pendant (ou après) que «Sur les capots crépitent les côtes frites de l'élan», «Le feu réclame / Le corps en raout / Crie famine / Dans les flous de l'hiver». Pris dans l'élan de cette prose vive, vivante et intuitive placée dans une tension perceptible entre parole libre, chaotique et concision poétique, on parvient toutefois «là où la lune est noire». «Si l'on descend dans le fond on remontera ensemble». Et la fin fait renouer avec une solitude originelle, comme condition d'un nouveau départ : «Faire pour commencer / Un premier bout de route seul».

Courroies Arrobase Frontières pourrait parler de la mouvance des lieux et des définitions (je-nous-il; corps-cœur-esprit; nature-civilisation; réel-imaginaire), de la complexité des paysages intérieurs et extérieurs, de l'indomptabilité de la vie, de l'importance de la légende, du récit, de l'acte de nommer et de dire.

Sylvain Thévoz ne l'a pas toujours été – ses premiers textes étaient secrets et comparables à «une purge» -, mais il est aujourd'hui attaché à la portée sociale, politique de l'écriture. Celle-ci restant par ailleurs toujours à ses yeux l'espace d'une transformation intérieure, «le geste dernier d'une présence». Il n'en demeure pas moins que la plupart de ses projets littéraires actuels ont un aspect collaboratif. Ainsi a-t-il écrit 31 poèmes de décembre, un de résurrection pour un recueil autour du concept «un poète par mois, un poème par jour» à paraître à l'Atelier des Grames (www.atelierdesgrames.com) Il participe également au collectif naissant du Félin ( www.felin.ch), qui regroupe trois artistes aux horizons hétéroclites – une plasticienne bricoleuse d'images, un musicien danseur, un anthropologue poète. Au demeurant, le trentenaire poursuit «la passionnante et passionnée aventure» de la revue Hétérographe, lieu de décloisonnement des identités, sexuelles ou pas (www.heterographe.com).