Le Livre d'Aimée
Roman

«J'ai posé ma tête entre mes bras repliés sur la table. Les mots se cachent. C'est un jeu, ils se cachent et je les cherche. Un jour ils se lasseront et moi aussi. Je le crains, parfois je l'espère. Mais il est encore trop tôt. Je les cherche et je les attends. Un mot, un seul quelquefois et d'autres le rejoignent. J'attends qu'ils m'emportent, me déposent sur le visage, les lèvres d'inconnus qui meurent si je ne les rejoins pas ou qui me suivent et me poursuivent, ne s'en vont pas avant que je n'aie dit et compris ce qu'ils avaient à me dire.

Rien n'a changé. Si pourtant: la montagne, son corps de baleine échoué devant moi a le dos blanc. C'est tôt pour la première neige.

Ils me font signe, je m'approche, au dernier moment ils se dérobent. Ils veulent m'entraîner quelque part, mais je résiste, je ne veux pas de n'importe quelle route, j'ai le droit de choisir, de refuser celles qui sont trop dangereuses, qui sont au-dessus de mes forces. Alors il me tournent le dos avec un haussement d'épaules. C'est un jeu difficile, un peu cruel. Je sais qu'ils reviendront. Ils reviennent toujours. Ils savent que je ne peux pas me passer d'eux, que je finirai par les suivre. Ils sont patients. J'entends leurs froissements d'ailes, leurs rires qui ressemblent aux cris confus des oiseaux à l'aube. Ils décrivent leurs tours loin au-dessus de moi, ils ne me perdent pas de vue. Je vais céder, reprendre ma plume. Mais je ne vois pour l'instant que ce visage, le visage d'une femme, derrière la vitre embuée d'un car, qui regarde défiler le paysage, occupée par je ne sais quelles pensées.»

Dans Le Livre d'Aimée, tout est suggéré, comme rêvé, reflété dans un miroir. Comme l'image lumineuse de cette petite fille à la robe bleue, témoin des «jours tranquilles de l'enfance». L'auteur raconte ici une histoire simple - la souffrance, la révolte de ceux qui sont privés de l'accès aux livres -, s'interrogeant sur «les profondeurs instables de la mémoire» et sur son rôle d'écrivain, en phrases brèves ouvrant des espaces qui s'imposent avec une beauté poétique et une évidence incroyables.

Sylviane Chatelain s'affirme comme l'une des voix les plus originales de la littérature suisse française.

(Présentation du livre, Bernnard Campiche)

Entretien avec Sylviane Chatelain

de Rober Guignard

Sylviane Chatelain, votre dernier roman ne cesse de faire allusion aux «mots»: mots interdits, mots qui s'échappent ou se dérobent, «château de mots», écrivez-vous. Pourquoi le mot «mot» est-il si présent dans Le Livre d'Aimée?

Sylviane Chatelain : Parce que ce livre met en scène trois personnages qui ont affaire avec les mots, trois femmes. La première parle de son travail d'écrivain. Les mots se cachent, dit-elle. C'est un jeu, ils se cachent et je les cherche. Un jeu difficile dont elle se lasse parfois, mais dont elle ne peut pour l'instant se passer. La deuxième, personnage du livre que la première essaie d'écrire, est en vacances, en retraite plutôt dans un village de montagne. D'abord enfermée dans le silence, elle se met elle aussi à couvrir des feuilles de mots, mais pour les brûler avant de disparaître. Et cette petite fille enfin, privée d'école, d'instruction, mais qui calmement, avec ténacité, finira par s'approprier les livres qu'elle n'a cessé de convoiter. Les mots comptent dans la vie de ces trois femmes comme dans la mienne. Le matin j'écris. Dès que j'ai un instant je lis. Quand je me promène, je décris intérieurement ce qui s'offre à mon regard ou je me raconte des histoires. Les mots, je les désire, je les redoute, je sais qu'ils sont capables de m'entraîner sur des routes dangereuses, de rouvrir d'anciennes blessures, mais qu'ils sont aussi souvent la source de joies inexplicables. Sont-ils un obstacle, un écran, entre moi et le monde ou le seul moyen que j'ai de le comprendre? Ou le moyen d'aller plus loin, au-delà d'eux, là où ils ne seront plus nécessaires, où ils se détacheront de moi comme des fruits mûrs, des feuilles mortes?

La structure du livre déconcerte un peu le lecteur: il y a un «je» – celui de la narratrice ou du narrateur –, un personnage un peu mystérieux dont vous écrivez «ce n'est pas moi», et puis il y a Aimée. Petite grille de lecture pour les futurs lecteurs?

Dans Le Livre d'Aimée, trois histoires s'emboîtent l'une dans l'autre. D'abord celle de l'écrivaine, brusquement confrontée à un personnage venu de nulle part, une inconnue, mais qui s'impose à elle dans un décor, une succession de gestes précis. Que veut-elle, d'où viennent ces images, ces tableaux qui brusquement s'animent au point de provoquer l'écriture d'une nouvelle, d'un roman? Quelle est l'étrange, l'obscure origine d'un livre? J'ai essayé de décrire ces commencements, les relations parfois difficiles qui se créent entre l'auteur et son personnage tout en laissant se dérouler l'histoire née de cette rencontre, celle d'une femme réfugiée dans un village de montagne, occupée à fuir ou à affronter ses souvenirs, qui n'a emporté avec elle que quelques livres et surtout une bande dessinée à laquelle elle revient sans cesse. Et c'est la troisième histoire, celle d'Aimée, une petite fille à qui son grand-père a appris à lire, qui aime les livres et ne comprend pas pourquoi elle en est privée.

Jeu de miroirs, croisée des regards. Le personnage, la femme retirée à la montagne est-elle vraiment une inconnue? Que sait-elle de l'auteur, qu'a-t-elle à lui dire, à lui faire dire et que cherche-t-elle à comprendre en feuilletant sans cesse Le Livre d'Aimée?

Le Livre d'Aimée ausculte aussi, avec quelle acuité, la mémoire. La mémoire et «son épuisant clapotis», écrivez-vous. «Ces souvenirs indésirables sur lesquels on ne peut que jeter un filet de mots»…?

Les indésirables souvenirs des échecs, des trahisons, les regrets, les remords, nous les connaissons tous. Nous vivons avec eux, nous nous en accommodons. Quelquefois ils deviennent trop lourds et je crois que c'est le cas pour mon personnage qui a décidé de les affronter tout en sachant qu'elle courait le risque d'être vaincue. Une image la fascine, celle d'Aimée et de sa fille prenant le chemin d'un col, s'élevant au-dessus de la brume avant de redescendre de l'autre côté. Est-il possible de laisser derrière soi une vie, ses blessures, de les secouer de ses épaules comme un manteau usé? Voilà, je crois, la question qui a fait naître le Livre d'Aimée, à mon insu d'abord: est-il possible d'oublier, de faire taire la mémoire, est-il possible de pardonner? Jusqu'à la fin l'inconnue hésite, s'immobilise sur une étroite frontière avant de s'effacer, et je ne sais pas quel côté elle a choisi, celui du retour ou d'un éloignement plus grand encore.

Revue de presse

«Dans son troisième superbe roman qui vient de paraître aux Editions Bernard Campiche, Le Livre d'Aimée, le plus abouti peut-être, le plus travaillé aussi, Sylviane Chatelain imagine une trame en trois strates comme un jeu de miroirs, un jeu de lecture en trois dimensions où rêve et réalité se confondent, s'imbriquent, se superposent, se répondent.
Au départ, au coeur de l'histoire, il y a une petite fille en robe bleue. Privée d'éducation et d'école, elle se révolte contre sa condition sociale en dérobant des livres et devient l'héroïne improbable d'une mystérieuse bande dessinée, Le Livre d'Aimée. En deuxième lieu, une femme en partance pour nulle part, fuit quelques amours passées avec pour seul bagage, la bande dessinée dont la fillette est l'héroïne, témoin apaisant et trompeur «des jours tranquillles de l'enfance». Enfin, troisième intrigue, l'auteur se met en scène, en maître maladroit et impuissant des mots qui lui échappent; acteur et spectateur d'une comédie humaine qui se joue à huis clos, sous ses yeux, avec ou sans lui: «Les mots me font signe, je m'approche, au dernier moment, ils se dérobent. Ils veulent m'entraîner quelque part, mais je résiste... alors il me tournent le dos avec un haussement d'épaule... Un jeu d'écriture difficile, un peu cruel» (Catherine FavreLe Journal du Jura, 18.10.2002).

«Mais puisqu’il s’agit dans ces pages d’une petite merveille, d’une grâce d’écriture qui dans sa patience allusive veille au plus proche de la vie: bien sûr que vous allez rejoindre ce livre, et jusqu’aux neiges où il se referme. Dans cette coda de l’hiver où l’énigme du livre, comme de l’existence, reste suspendue. Dans la belle lenteur de son musical cheminement et dans les échos perpétués de ses accords, Le Livre d’Aimée (que Sylviane Chatelain signe notamment après Le Manuscrit et les nouvelles rassemblées dans L’Étrangère) suit la trace d’un autre livre, dans la mise en abyme de cet autre Livre d’Aimée, et d’Aimée justement, dans les temps mêlés où s’accompagnent et se rejoignent la narratrice et le personnage. Et dans ce livre du livre, la lecture est une figure récurrente qui résonne et revient. Il lit et elle « l’écoutait, attentive, sous ses paupières baissées, au cours des mots, à ses lenteurs, ses brusques écarts, ses lueurs, à ce désir venu d’amont qu’il charrie, qui nous traverse et nous emporte vers d’autres mots comme vers le large. (Jean-Dominique Humbert, Coopération)

Au moment où le cri et la violence font souvent office de style littéraire, on ne peut que se réjouir à la lecture de Sylviane Chatelain. Ses livres brillent par leur retenue, par leur atmosphère délicate. Après L'Etrangère, recueil de nouvelles paru en 1999, l'auteure jurassienne poursuit avec Le Livre d'Aimée, une oeuvre singulière et envoûtante. A coups de phrases brèves, Sylviane Chatelain évoque, plus qu'elle ne dit, la souffrance de ceux qui sont privés de livres. Interrogeant aussi les liens entre fiction et réalité, elle aborde à touches discrètes des questions sur le rôle de l'écrivain, sur le bonheur et les difficultés d'écrire. Mais Le Livre d'Aimée est bien loi de toute réflexion intellectuelle. L'essentiel demeure ce climat que Sylviane Chatelain sait instaurer par l'intensité de ses "paysages de mots" et par des images d'une évidence et d'une puissance extraordinaires, comme celle de l'école abandonnée ou de cette mystérieuse fille en robe bleue. (Eric Bulliard, La gruyère)

«L'amateur qui ouvrira Le Livre d'Aimée de Sylviane Chatelain éprouvera de la peine à le refermer avant de l'avoir dévoré jusqu'au bout. Ses phrases denses, ses chapitres brefs, son originale façon de passer rapidement d'un thème à l'autre après avoir dit l'essentiel le captiveront. Un vif désir le poussera, non pas de découvrir les rebondissements d'une intrigue mais d'assister au lent dévoilement de réalités perçues d'abord assez confusément. On pourrait, en effet, comparer cet ouvrage aux tableaux pointillistes de certains peintres néo-impressionnistes. Chaque touche frappe par sa netteté: «C'était l'été. Devant la maison retirée dans la fraîcheur de ses volets clos, le jardin vacillait un peu sous une légère houle d'ombres et de lumière, dans le balancement du soleil émietté par les branches». Mais les traits se succèdent, se multiplient, se rejoignent, se chevauchent et se juxtaposent de telle manière qu'on ne parvient à saisir clairement la cohérence qu'après avoir pris à leur égard un recul suffisant.

Dans un contexte typiquement jurassien des personnages se précisent ainsi peu à peu. Décrits amplement ou plus rapidement esquissés, tous nous touchent par leur poids d'humanité. Ne partagent-ils pas nos joies, nos peines, certaines de nos découvertes, les blessures qu'infligent à notre besoin de nous sentir aimés les ruptures de la vie, de la mort, des infidélités ? Trois figures s'imposent au lecteur avec toujours plus d'évidence : celle de la narratrice, qui s'exprime en disant "je"; une étrangère soi-disant venue se réfugier quelque temps dans un village de montagne, à propos de laquelle notre romancière ne cesse de fantasmer; Aimée enfin, la petite fille à la robe bleue évoquée par un dessinateur dans un album que la deuxième femme avait acheté naguère dans une librairie.

Le plus intéressant dans ce livre réside peut-être ailleurs. Ses pages nous initient encore au monde secret de l'écriture. Le rôle que joue la maîtrise d'un vocabulaire y est excellemment décrit. Jouant en quelque sorte à cache-cache avec les mots, l'écrivain laisse par leur entremise monter en lui et se répandre sur du papier ses souvenirs. Ceux-ci se rassemblent, se modifient, s'amalgament, se modifient encore pour donner naissance à des êtres imaginés. Ces formes que peuvent prendre les songes d'un créateur se mettent alors à vivre leur existence propre pour l'investir, le séduire ou l'irriter, le harceler jusqu'au jour où elles finiront par l'abandonner. "Les rêves nous habitent un instant, ensuite ils nous quittent, même les pires, sans laisser de traces, ou des traces si ténues, de si fines mais douloureuses cicatrices, qu'il vaudrait mieux être capables, dès le matin, de les oublier». (Samuel Dubuis, Le Passe-Muraille)