L'Enfant de Chine

« Nigel. L’enfant blond qui lui ravissait sa peur, qui lui rappelait un autre monde, plus à l’ouest. Il la mêlerait à la nuit, elle aussi, l’envelopperait de lueurs. Ils vivraient ensemble, s’écoutant l’un l’autre, se communiquant cette nouvelle ferveur, par la rue chinoise. La rue. L’espace qu’il faudrait briser, coûte que coûte, pour se joindre. Ces milliers d’âmes qu’ils allaient fendre, et qui les perdraient, une heure durant, dans la vie de la ville. »

(Extrait)

Critique

de Francesco Biamonte

Etrange texte que cet Enfant de Chine, difficile à saisir, pour cela même digne d'attention. Le protagoniste, un homme sans nom, séjourne en Chine. Occidental, il semble largement revenu de l'utopie qui l'a amené à s'installer, on ne sait avec quel argent ni quelles activités, dans ce « règne du milieu », « centre de ce qu'il avait pensé être une vie nouvelle, dépourvue de risques, de fissures […] où il aurait ou se forger des intérêts nouveaux à l'abri des tentations de l'Occident. […] Et d'où il s'était exclu, en fin de compte, sans retour possible. » Cette auto-exclusion est probablement le trait le plus marquant de ce personnage, désigné à la troisième personne, mais à travers les yeux duquel tout est vu, sans aucune alternative : jamais une autre instance – ni le narrateur ni un autre personnage – ne propose de point de vue divergent ou opposé. Luc Jorand crée ainsi pour son personnage une sorte de solipsisme à la troisième personne. Solipsisme, ou mieux aliénation : le personnage semble totalement étranger au reste du monde et aux autres, qu'il observe pourtant, qu'il voit, qu'il perçoit, et qui éveillent en lui des sentiments, des émotions. « Seul à regarder les autres. Seul à les observer. A les fuir. »

Dans la première partie du livre, le personnage se prépare à l'arrivée d'une femme, qu'il doit aller chercher à l'aéroport. Mais son esprit est ailleurs, dans l'obsession fondatrice de ce texte : il songe à un enfant, Nigel, préadolescent d'une famille américaine repérée dans des lieux de Pékin fréquentés par les expatriés. Voir cet enfant, l'approcher, voilà tout ce qui compte pour le protagoniste. Difficile de ne pas songer à _Mort à Venise _dans les évocations prolongées et répétées des apparitions de l'enfant, de ses parents, de son frère. Mais au lieu de la splendeur fantomatique de la Cité des Doges, c'est le paysage urbain froid, ouateux, distendu indéfiniment de Pékin en hiver, toujours entre crépuscule, nuit et aube – point de jour –, dépourvu de magnificence et de centre, périphérie illimitée où l'on ne peut que se perdre. Ce portrait de Pékin, ce paysage littéraire morne, à la fois bruyant et muet, est l'un de intérêts majeurs du livre. Et l'obsession de voir cet enfant y devient l'unique boussole d'un personnage à la fois pur et malsain. La femme ne l'intéresse plus en vérité, il ne la désire plus, concentré sur une pulsion de voyeur et d'amoureux de l'enfant. Si le spectre de la pédophilie est bel et bien présent dans le texte, le narrateur, armé de la troisième personne et de l'ambigüité fondamentale de ce qu'en littérature on appelle « discours indirect libre », défend toujours et uniquement un amour d'une pureté parfaite – sinon le temps de quelques rares phrases équivoques.

Dans une seconde partie du livre, la rencontre a eu lieu. Le verrou de silence a sauté entre celui qui observait et ceux qui se sentaient espionnés. Le protagoniste et la famille américaine se fréquentent désormais. Ce second cycle nous a semblé plus faible que le premier, moins tendu. Le rythme de l'écriture semble porté par l'inertie, ne se réinvente pas pour affronter ce nouveau contexte. La récurrence de certains mots qui plaisent à l'auteur, de certaines formules rythmiques, tire le style vers le procédé, alors qu'il se montrait parfaitement adapté dans la première partie. Cette façon d'écrire atteint cependant encore des moments très intéressants : par exemple lorsqu'elle évoque une fête populaire dans les rues de Pékin en lui conférant une étrangeté extrême, voire absurde, proche – la drôlerie en moins – de certaines pages pseudo-ethnographiques de Michaux, donnant l'impression que l'on voit tout mais que l'on ne comprend rien. Le sentiment d'aliénation est ainsi toujours là, fondé sur une même manière de livrer les perceptions du protagoniste comme s'il ne participait pas à ce qui l'entoure. On peut ainsi trouver à cette seconde partie l'intérêt d'interprétations qui expliqueraient ce style inchangé, en passe de se scléroser. L'imaginer par exemple comme un fantasme du protagoniste ; ou penser que le protagoniste avait placé dans son amour pour Nigel un espoir existentiel, qu'il avait espéré dépasser par cet amour son aliénation auto-infligée, et que cet espoir se trouve en somme déçu, laissant l'homme sans nom plus seul encore, plus aliéné encore. Jusqu'à la dernière phrase, qui convoque allusivement mais sans aucun doute, et sans crier gare, d'une façon que nous laissons aux lecteurs curieux le soin de découvrir, inattendue mais opportune et riche, la figure mythique de Narcisse.