Le Portrait de Madame Mélo et autres nouvelles

«Ensuite, j'ai marché lentement sur le trottoir en direction du pont, en balançant mon sac à main à bout de bras. Le musée était ouvert, je voyais des gens entrer et sortir. J'avais mis une robe à fleurs, dix francs chez Caritas. Il est arrivé à pied. Il avait sa chemise à carreaux et un sac plastique roulé dans la main. Il marchait la tête basse, de façon un peu saccadée, sans rien regarder autour de lui. Quand il m'a vue, il a levé le bras en signe de reconnaissance et je me suis avancée toute pimpante jusqu'à lui. «Tu vas voir ce que tu vas voir, Betty», il m'a dit.»

(Présentation du livre, éditions d'Autre Part)

En conversation avec Claude-Inga Barbey

de Pierre Lepori

Dans la nouvelle éponyme de votre recueil (Le portrait de Madame Mélo) il est question d'un jeu de miroir entre le portrait d'une actrice peint par Vallotton au début du siècle et le personnage de Betty, la comédienne. Comment est née cette histoire?

Si vous avez vu Bergamote. Le Temps des Cerises vous verrez que la dame sur la couverture ressemble beaucoup à Doris Itting, la comédienne avec qui nous travaillons. Un jour Doris m'apporte une carte postale, ce portait de Madame Mélo par Felix Vallotton; j'ai mis la photo au-dessus de mon bureau, avec le petit mot de Doris derrière. Et je me disais «c'est incroyable», parce que c'est vraiment une ressemblance stupéfiante. Cette femme a vécu dans les années 30, elle était actrice. Et voilà que ma chère Doris, tout à coup, a le même visage. Elle est actrice aussi, en Suisse romande, elle vient de La-Chaux-de-Fonds. J'ai alors inventé une histoire à partir de cela. J'étais contente que ce soit Vallotton qui ait peint cette femme parce que c'est un peintre que j'aime beaucoup. Je trouve que c'était quelqu'un qui était exactement au bon moment à la bonne place et qui, avec un talent très simple, a peint des situations quotidiennes. C'est un des seuls peintres qui a peint des femmes en train de ranger du linge dans l'armoire, en train de vider un pot, mais avec un réalisme et un sens esthétique extraordinaire.

Dans vos livres il est souvent question de psychologie: le roman précédent (Le palais de sucre), avait pour cadre un hopital psychiatrique (on y évoquait Bruno Bettelheim). Dans les nouvelles que vous récoltez autour du Portrait de Madame Mélo, également, les personnages sont abordés avec une fine lecture de leurs états d'âme. Peut-on parler d'une écriture «psychologique»?

Si j'avais pu faire un autre métier j'aurais aimé être psychiatre, c'est une profession qui m'aurait passionnée. J'essaie de croire en Dieu, par exemple, depuis des années je vais dans des églises quand ça va mal, je vais m'asseoir, je demande, je mets une bougie, j'emmène même mon petit dernier pour qu'il voie, parce que c'est joli, parce qu'on peut mettre une bougie, mettre un sou. Mais je n'arrive pas à croire. Par contre, je me rends compte que dans mon parcours de vie, les rédemptions que j'ai pu avoir étaient dues à la psychiatrie. Et j'en suis très reconnaissante. Je pense que la psychologie laisse la place au doute, tout le temps, et que c'est la force de cette science inexacte. Un bon thérapeute c'est quelqu'un qui n'a pas de certitude et j'aime ça. Peut-être qu'un bon croyant n'a pas de certitude non plus… j'aime bien faire le parallèle entre les deux parce que c'est quand même une recherche d'explications existentielles.

Un autre thème très présent dans vos livres est l'enfance. Le roman est centré sur les blessures que l'enfance «massacrée» laisse au protagoniste; dans ces nouvelles aussi, il n'est pas rare que vous alliez chercher dans l'enfance les prémisses d'une histoire à venir (Le persil des fous, par exemple, qui commence justement par cette phrase «J'ai passé les premiers mois de ma vie dans une maison hantée»). Est-ce que cela est dû à une démarche autobiographique?

Vous connaissez beaucoup de gens qui n'écrivent pas de façon passablement autobiographique? Je ne pense pas qu'on puisse écrire sur ce qu'on ne connaît pas ou bien alors ça ne sonnera pas juste. Et puis: quel est l'intérêt? Ce qui est bien c'est de prendre des choses de soi. Là vous parlez de l'enfance, effectivement je pense que ça nous poursuit quand même un sacré moment, jusqu'à la fin.

Si le roman se concentrait sur un ou deux personnages, avec ces nouvelles vous pouvez aborder une plus grande variété de destins humains. Avez-vous procédé différemment pour la construction de ces personnages?

Le roman est l'histoire d'une personne. Comme c'est une personne qui vit dans un grand isolement, une grande solitude, il y a peu de personnages. Ce qui est merveilleux dans les nouvelles, c'est que j'ai pu prendre des visages aimés, des visages non-aimés, des flashs à la Migros dans les escaliers roulants. Même des personnes qu'il m'est arrivé de suivre parce que leur visage était beau ou parce que je voyais de la détresse. C'est comme ça que je travaille. Des fois j'aimerais ne faire plus que ça, écrire, parce que j'ai de plus en plus peur du monde extérieur. Le monde me fait peur. Plus j'ai des certitudes dans certains domaines par rapport à la connaissance de moi, plus j'ai la trouille du reste du monde. Je me dis quelquefois qu'il faudrait que je m'isole, que je ne sorte plus de la maison. Et puis à d'autres moments je me dis, «si tu ne sortais plus de la maison, ma pauvre, tu n'aurais plus rien à dire». Et heureusement que je me pousse à continuer de travailler.

Au centre de vos nouvelles, il y a presque toujours un personnage féminin: l'actrice de théâtre du Portrait de Madame Mélo, la Femme de l'architecte, la fille hantée de L'espoir. Dans un seul cas - Le Persil des Fous - vous vous concentrez sur un protagoniste masculin. Pourquoi?

Le Persil des Fous est pour un ami. Un ami qui est amoureux d'un homme et qui a passé sa vie à garder cet amour. C'est un homme qui vit seul et qui existe, quelque part, qui a une vie très réglée, très minutieuse comme souvent les homosexuels solitaires. Il y a une immense résignation par rapport à cet homme plus jeune qu'il aime depuis des années et qui est hétéro. J'ai observé cette solitude, ce désir caché, pendant des mois, des années la souffrance que ça engendre. J'étais très proche de cette histoire et puis j'ai eu envie d'écrire cela parce que je trouve qu'il y a des vies comme ça qui sont des impuissances terribles, solitaires, des gens qui mourront avec ce secret, cette frustration, cette amertume.

Cette histoire tragique se termine toutefois avec une sorte de réconciliation, la conjonction de cet homme avec la terre, avec la nature…

Sinon ce serait trop horrible. C'est mon expérience personnelle: quand on va très mal, il faudrait avoir le courage, pas forcément d'aller vers les gens (parce qu'on arrive à un âge où on se dit «bon ça sert à quoi que j'aille lui dire ça, ça va rien changer, il va me répondre ça, ça, et ça, alors autant ne pas y aller, autant rester à la maison») mais d'aller vers la nature, qui est souvent rédemptrice. La terre continuera à exister quand nous serons morts. Vous perdez quelqu'un de cher, le lendemain, le soleil se lève. Les feuilles vont quand même pousser au printemps. Même si vous perdez quelqu'un au mois de janvier, en février il y aura des bulbes dans la terre. Il y une espèce d'immuabilité. En même temps c'est très salvateur. Ca nous rend humble. Et c'est ça que j'aime dans ce rapport à la terre, c'est l'espèce de sensualité muette qui nous ramène à ce que nous sommes, c'est à dire à la terre.

Dans la seconde partie du recueil vous abordez par petites touches les peurs et les angoisses du quotidien. Il y a là une tonalité assez sombre, bien que lézardée d'une ironie subtile et constante. Pourquoi cette angoisse constante?

Mais parce que la vie est dégueulasse. Je trouve qu'on est tout le temps mis à l'épreuve. Que la société, maintenant, avec tout le système médiatique, nous balance à la gueule des choses tellement horribles et à la pelle que ça rajoute encore une couche de culpabilité. On est déjà nés coupables mais là, vous voyez le Tsunami, la Roumanie, le Rwanda. Comment vous voulez qu'on ait pas tous des pathologies dramatiques? La vie est comme ça et je trouve que les médias maintenant, puisqu'on y a accès à la maison, chez soi, dans le nid où on se cache, c'est pire que tout parce qu'il y a une espèce de mélange entre la douleur universelle et le cas particulier.

Ce qui frappe beaucoup dans vos nouvelles, c'est pourtant une sorte de confiance obstinée en la vie. Vos femmes commettent souvent des actes manqués; mais on a l'impression que cela n'est pas vu d'une manière totalement négative. Mme Mélo déclare même que désormais tout est possible (parce que sa mère est morte et qu'elle ne s'est pas rendue à Paris, elle ne s'est pas présentée à l'audition qui pouvait changer sa vie). C'est assez troublant…

Vous savez, l'autre jour dans le journal, je vois une lettre de lecteur à la dernière page. C'était une vieille dame qui disait qu'elle avait vécu un Noël merveilleux. Elle avait perdu son compagnon en hiver et elle voulait passer Noël seule, elle était trop mal. Elle voulait une intimité, une solitude. Et puis, le soir de Noël, il y a un chat qui est passé par la fenêtre et qui est venu s'asseoir sur le fauteuil de son mari et après ce chat a dormi dans le lit de son mari. Et elle l'a pris comme si c'était son mari qui revenait à la maison pour lui souhaiter un joyeux Noël et lui tenir compagnie. Vous parlez d'actes manqués, c'est un peu ça aussi, c'est à dire, quand on a une certaine disponibilité aux choses on peut, tout à coup, faire venir les choses à soi. Ça aussi c'est l'imagination. Alors ce chat peut-être que c'est son mari, finalement on s'en fout. L'essentiel c'est qu'elle a eu du réconfort au bout du compte.

Votre premier livre (Petite dépression centrée sur le jardin) était un recueil de chroniques; dans le roman suivant (Le palais de sucre) vous avez corsé votre style, en alternant des passages débordants d'imagination fantastique (les délires de la petite fille) à une écriture psycologique très fine et ciselé. Avec ces nouvelles nous avons l'impression que vous revenez à un style plus simple, plus direct. Est-ce un choix?

Ce sont des histoires de vie, donc elles ont un début et une fin. Pour le roman c'était beaucoup plus compliqué. J'avais envie d'écrire ces nouvelles parce que j'avais plusieurs idées d'histoire et puis à un moment ça s'est brouillé dans ma tête. Je me suis dis, je mélange les personnages, je fais un autre roman. Mais c'est aussi bêtement une question d'édition. Mon éditeur m'a pressé, j'ai déménagé, je suis passée de Genève à Lausanne d'une grande maison à une autre maison. C'était une année avec beaucoup à faire, j'ai un bébé donc ça prend beaucoup de temps et c'était plus facile pour moi de faire de petites histoires que de me relancer dans une grande histoire. Vous voyez à quoi ça tient. Et du coup, ces histoires dans ma tête étaient déjà écrites avant que je me mette au travail. Ce sont des petites histoires réelles, toute simples. Je les ai racontées comme des histoires de vie sans trop me prendre la tête.

Votre livre est partagé en deux: une grande nouvelle et trois histoires de dimension plus modestes, suivies des Ephémérides, de courts textes plus proches de la chronique. Cette division ne nous paraît pas tout à fait convaincante: il y a comme une baisse de tension dans votre livre. L'assumez-vous?

Là aussi c'est une question éditoriale et je le regrette; à la fin on a été trop vite et je regrette qu'il n'y ait pas une grande nouvelle en plus qui est encore dans ma tête. Cette fois ce sera peut-être un roman. L'éditeur avait envie d'un format comme celui-là, d'un petit livre parce qu'il sortait en même temps que deux autres livres de femmes et il voulait que ça soit une espèce de trilogie. C'est une concession que j'ai faite. Les éphémérides sont des textes très courts, qui ont été écrits pour des radios et ça m'ennuie qu'elles soient dans le livre. Parce que j'ai eu l'impression de n'être pas tout à fait honnête. Il y a un texte sur la fatigue, sur la colère. Ce sont aussi des humeurs de femme mais ce n'est pas tout à fait pareil et je trouve que ce n'est pas très honnête.

On imagine bien ces petits textes se développer dans des nouvelles plus structurées… avez-vous l'intention de déployer ces idées «éphémères», d'en tirer des nouvelles ou des nouveaux romans?

Pas tout à fait. Une fois que c'est liquidé, c'est liquidé pour moi. Et puis ces petits textes sont quand même très proches de ce que je pense de la vie en général. Par exemple, il y a un texte sur la peur : la peur du monde extérieur, des ambulances, le bruit des ambulances, la télévision, les médias etc. C'est un texte d'une page et demi. Quand vous me demandez, pour moi, pourquoi la vie est cruelle je vous réponds ce que j'ai écrit dans le livre.

Dans une interview avec Lucille Solari vous avez déclaré que vous aimeriez maintenant écrire un polar…

Oui, j'ai une idée. Mais ça part de nouveau des personnages. Ça part d'un ami, d'une tête, d'un visage, d'une souffrance. A la Fondation de l'Hermitage, un musée au-dessus de chez moi, là où je vais tous les matins promener le chien, se préparait une exposition sur les peintres du Nord. J'avais vu cette peinture à Paris il y a 10 ans et j'avais adoré. Pourtant je ne suis pas quelqu'un qui arrive à regarder la peinture. Je ne la comprends pas bien. Dans cette exposition, il y a un tableau dont je me souviens et je voulais travailler autour de ce tableau. Une histoire de vol ou je ne sais quoi. C'est comme ça, dans ma tête, pour l'instant. Alors, tous les matins, j'allais au parc, je passais autour du musée et je regardais les caisses en bois de l'exposition qui se montait. Je regarde la gueule des gens qui travaillent, les gens autour, les dames qui promènent leur chien, les enfants qui jouent au parc et ça se construit petit à petit.

Allez-vous toucher aussi les thèmes psychologiques qui vous sont chers?

Je vais essayer d'anticiper sur mes peurs. Je vis avec un homme que j'aime énormément et je suis persuadée, depuis que nous sommes ensemble, qu'il va foutre le camp sous peu. Peut-être que ce sera dans 20 ans peut-être que ce sera dans 10 ans mais j'ai une telle angoisse de ce qui va se passer, de la solitude, de le perdre, quoi qu'il arrive, qu'il parte, qu'il meure, que j'avais envie d'écrire un livre ou il est déjà parti. Comme ça on n'en parle plus, au moins c'est fait. En ce sens là, oui, il sera très présent. Ca ne sera pas mon mari, mais ça sera un personnage qui sera parti.

Revue de presse

Le recueil de ses «Papiers tue-mouches», parus dans Le Temps, s'intitulait Petite Dépression centrée sur le jardin (D'autre part, 2000). Depuis, le nuage sombre s'est étendu, il s'est infiltré dans les appartements et les bureaux, il embrume les parcs et les autobus. La tonalité des portraits que peint Claude-Inga Barbey est grise. Parfois d'une nuance tendre comme une fourrure de cochon d'Inde mais souvent plombée, alourdie du poids d'un quotidien sans grâce. Dans le rôle-titre, il y a Elisabeth, dite Betty ou encore Madame Mélo, car elle ressemble au portrait que Vallotton fit de l'actrice Marthe Mellot en 1913. C'est une actrice, petite et ronde, qui va au théâtre comme on va au bureau. Le rôle de sa vie, elle le joue chez elle, devant le public blasé de ses fils adolescents et d'un mari distrait. Elle est à un tournant existentiel: des perspectives professionnelles difficiles, une mère en train de mourir difficilement, l'éblouissement fugitif d'une renaissance amoureuse. Son monologue intérieur la révèle clairvoyante, modeste et d'une effrayante solitude. […] Regroupés en «Ephémérides», des textes plus brefs chantent la même chanson triste, en plus caustique. Le récit des vacances de neige d'une mère de famille devrait en consoler plus d'une! Ces «choses vues» posent toutes la même question: comment répondre sans se noyer aux exigences contradictoires de la vie à plusieurs? C'est parfois drôle – la chroniqueuse a le sens du détail absurde –, souvent d'une tristesse poignante qui se dessine à petits traits. On les voudrait parfois plus précis dans les mots. Mais l'atmosphère générale est terriblement convaincante. (Isabelle Rüf, Le Temps, 31.12.2004)

[…] Claude-Inga Barbey, figure bien connue des ondes et des scènes romandes, notamment par le truchement des sketches de Bergamote très nourris d'observations quotidiennes, n'a cessé d'exercer et d'améliorer son art du portrait et de la mise en situation de scènes de la vie ordinaire, avec un mélange de tendresse déprimée, de révolte et d'humour marquant ses chroniques réunies sous le titre significatif de Petite dépression centrée sur le jardin (D'Autre part, 2000, réédité en 2003), suivies d'un premier roman plus ambitieux, douloureux et poétique, intitulé Le Palais de sucre (D'Autre part, 2003). Dans une veine qui va s'élargissant, non loin des deux derniers romans doux-acides d'une Anna Gavalda, dont elle partage le sens de l'empathie et l'art de capter tous les empêtrements et les frustrations, Claude-Inga Barbey parvient, dans Le Portrait de Mme Melo et autres nouvelles, à dépasser le stade du croquis pour esquisser de vraies histoires avec des personnages de plus en plus diversifiés, dans une atmosphère «plombée» qui reste caractéristique de sa manière. Dans la nouvelle éponyme, où l'auteure prête sa voix à une comédienne tiraillée entre son métier, les derniers jours de sa mère et sa propre vie conjugale, autant que dans «La femme de l'architecte», où l'on assiste à la destruction d'une femme sensible par son glacial époux et sa petite fille aussi parfaite qu'impitoyable, dans «L'espoir ou Le persil des fous» où elle sonde d'autres détresses à base de solitude et d'incompréhension, Claude-Inga Barbey en impose par une empathie de véritable romancière, avant de revenir à une série d'«Ephémérides» plus proches de la chronique acidulée. […] (Jean-Louis Kuffer, 24 heures, 22.12.2004)