La Lenteur de l'aube

Dans quel monde vit Hanna ? Elle arrive des États-Unis pour la «ville du bord du lac» début juillet, à l’appel de sa mère qui n’est soudain plus très pressée de la voir. Au gré de ses marches dans la ville brûlante, elle retrouve plusieurs figures majeures de sa vie. Alma, l’amie perdue, Karim, l’amant d’un été, Marika, l’artiste aimée. Pourquoi fait-elle ces rencontres ? Et les retrouve-t-elle vraiment ? Hanna mène à son insu une enquête sur elle-même. Sa mère, qui va mourir, et la tendresse d’Hervé, qui saura lui parler, vont finir de tisser la toile du récit : celui de l’identification d’une femme, lente à venir comme l’aube d’une vie nouvelle.

Véritable construction musicale au charme envoûtant, La Lenteur de l’aube est aussi une réflexion sur le silence et l’absence qui accompagnent tout amour.

(Quatrième de couverture)

Réhabilitation de la mémoire

de Elisabeth Jobin

«Il y a des vides qui se suffisent à eux-mêmes et d’autres qui semblent être vides de quelque chose», raisonne Hanna, narratrice entre deux mondes. Quand bien même elle s’est construit une vie stable au-delà de l’Atlantique, la voilà forcée de revisiter un passé demeuré béant, auquel elle n’a jamais accordé de conclusion. Son parcours, remarque-t-elle, est ainsi parsemé d’absences, de manques, d’abandons : de vides, «comme si un objet avait été enlevé et que l’absence qu’il laissait était douloureuse.»

Reste à combler ces fissures longtemps ignorées. Sollicitée par sa mère, Hanna atterrit à Genève, ville qu’elle quittée vingt ans plus tôt— et se retrouve seule dans les rues engourdies de juillet, sa mère n’étant finalement pas si pressée de lui parler. Solitude et chaleur se combinent, composant une atmosphère dense, propre à la réflexion.
La Lenteur de l’aube est ainsi un roman d’introspection, faisant en cela écho à de précédents opus (on pense au Monde d’Archibald, Zoé, 2009). Une narratrice d’âge mûr y soulève les couches de son passé, adoptant un rôle de passeuse entre époques. La mémoire d’un temps aigre-doux est alors ravivée, caressée par une langue fine, puis peu à peu réhabilitée. La narratrice, quant à elle, devient la lectrice de sa propre vie, pour finalement se libérer d’elle-même.

Un passé en friche

Ainsi en va-t-il d’Hanna, qui tire les ficelles de son adolescence et de ses premières expériences adultes. Comme autant de portraits, les chapitres qui ouvrent le roman retracent les rencontres d’antan, rappelées au souvenir par un lieu, un visage, un songe : «la mémoire, voyez-vous, n’est qu’un autre nom pour les fantômes et leur terrible avidité». S’esquissent alors une amie, un amant, une artiste admirée, tous ayant établi avec la narratrice des liens puissants. Et pourtant : chaque rencontre a immanquablement débouché sur la séparation, voire la disparition de l’être aimé.
Hanna, cependant, prend appui sur ces rencontres tout juste ébauchées. Grâce à elles, elle se construit peu à peu, ne parvenant pas, évidemment, à se sentir réellement satisfaite. Tandis que son corps, lui, est révélé par des caresses souvent généreuses, mais vite interrompues. Dans ce quatrième roman, l’auteure ne manque pas de renouer avec des thèmes qui lui sont proches : initiation à l’amitié, à l’amour, la découverte des sens, lorsque le corps prend le pas sur la raison, tant le besoin d’être aimé se fait puissant. Des pages d’érotisme sensible qui démontrent le talent de l’auteure dans l’évocation du désir. On reconnaît, en parallèle, la langue intense d’Anne Brécart: chaque mot est finement mesuré, suggère un sens profond. Jamais sa plume ne bascule dans le superficiel, au risque d’étourdir le lecteur à force d’exactitude.

Nouvel élan

Oui, Anne Brécart aime à aller au-delà du simple semblant. Dépouiller les apparences, analyser les premières impressions pour en extraire, à force de recul, le noyau sensible. Dès lors, il est évident que l’examen du passé qu’opère Hanna n’est qu’une introduction à un propos plus essentiel. Et, si les premiers chapitres brouillent quelque peu les pistes — les rencontres, frisant parfois le spiritualisme, se succédant aux autres, comme rapiécées —, une seconde partie, plus homogène, parvient à rattraper ces pas de côté.
Hanna y apprend la maladie de sa mère. C’est un déclic. Elle réalise enfin à quoi ces rencontres mi-rêvées, mi-remémorées la menaient : à se rapprocher de sa mère, par substitution, à la comprendre «à travers les gens». D’autre part, les divagations de sa mère la confrontent à un choix : rester dans l’univers décalé du passé, de la maladie et des rêves, ou s’engager dans une nouvelle vie, à laquelle l’introduisent les démonstrations de tendresse d’un infirmier qu’elle ne peut s’empêcher de remarquer. D’ultimes passages qui cadrent l’idée centrale du roman, déjà évoquée par un titre énigmatique : celle d’un nouveau départ, possible une fois la réalité du passé examinée, puis expiée.

Note critique

Après le magnifique Monde d’Archibald (Zoé, 2009), la Genevoise Anne Brécart renoue dans La Lenteur de l’aube avec des thèmes qui lui sont chers. Découverte de soi au détour d’un retour sur son passé, révélation du désir, ou encore deuil: dans une langue exacte, l’auteure interroge les étapes importantes de la construction de soi. Ainsi Hanna, narratrice entre deux mondes, retourne à Genève après vingt ans d’absence. Elle y retrouve — parfois seulement en rêve — les gens qui l’ont marquée, aimée, puis abandonnée. Une série de rencontres qui la mène à sa mère malade, en compagnie de laquelle elle terminera sa quête d’identité. (ej)