Love

  • Qu’est-ce que «Voulez-vous» de Abba peut bien avoir en commun avec «Mote» de Sonic Youth, ou « Try a little tenderness » d’Otis Redding?

  • De figurer dans le track-list de ce recueil de nouvelles où l’amour s’égrène en notes dissonantes, subtiles… toujours sensibles, jamais idéales.

Les situations ont pour cadre un restaurant, un appartement, un jardin… Rien de bien spectaculaire, et pourtant: on aime cet amour (ce manque d’…) peu nommé, toujours présent, comme une respiration.

(Quatrième de couverture, Navarino, 2006)

Critique de Love de Philippe Testa et entretien avec l'auteur

de Elisabeth Vust

Dans Far West/Extrême-Orient (2004) défilaient des paysages et des scènes de vie quotidienne aux Etats-Unis, au Japon et au Vietnam. Philippe Testa restait derrière son stylo-caméra pour décrire ce qu'il voyait dans ce récit de voyages, délivrant une suite de flashs textuels insolites dessinant un monde touchant et déconcertant. Avec son deuxième titre, le Lausannois a rejoint la fiction; il a aussi brisé la glace entre lui et les autres, pour saisir leurs paroles et approcher leurs sentiments.

Love parle bien sûr d'amour. D'amour presque toujours bancal, puisque, dit-on, les gens heureux n'ont pas d'histoires. Elle et lui ne sont pas souvent sur la même longueur d'ondes dans les dix-sept courtes nouvelles de ce livre: une jeune femme veut partir en «voyage astral» pour sortir d'un corps dont les rondeurs parfaites donnent envie d'autres voyages à Lucas; Kane s'attache fortement à une femme qui lui glisse entre les doigts; Jordan préfère penser que Debbie est «la preuve de l'existence d'une vie extraterrestre intelligente» plutôt qu'une femme; Ana rate ses vacances avec Rudi au Japon, mais y découvre le plaisir impérial des bains bouillants. Le bonheur n'est pas absent au fil des pages, et il est même partagé, lorsque les baisers arrivent encore à suspendre le temps. Imprévisible et complexe, l'amour divise néanmoins plus qu'il ne rassemble dans Love, où la trivialité des pensées et paroles des personnages contraste avec l'éloquence des images de la partie narrative, ni édulcorées ni pesantes.

Aimer ressemble parfois à un (sport de) combat, ou à un numéro de patinage pas très artistique. Philippe Testa ne montre pas du spectaculaire, mais du banal, des gens communs dans des situations ordinaires. Il observe avec une douce ironie hommes et femmes, dont il croque allures et attitudes avec une belle férocité. Et il fait ici et là allusion aux lois biologiques et sociales de la relation amoureuse. Emprisonnés dans les règles et les contradictions, ses héros se tournent facilement vers le ciel, vers son immensité apaisante. Ils sont déboussolés, l'écriture ne l'est pas. Rythmée et tendue, elle dialogue avec une bande-son musclée, chaque récit étant composé autour d'un titre rock, punk ou blues. C'est donc sans eau de rose et dans les basses que l'amour se joue ici.

Entretien avec Philippe Testa, propos recueillis par Elisabeth Vust

Dans Far West/Extrême-Orient (2004), votre précédent recueil, vous restiez «derrière la vitre» pour décrire paysages et scènes de vie. Cette vitre rendait toute vraie rencontre impossible. Aujourd'hui, la rencontre est au cœur de toutes les nouvelles de Love...

Far West délivrait des scènes vues. Avec Love, je voulais aller un peu plus à l'intérieur de la relation. Les sentiments y sont plus explicites, et j'ai essayé de les poser avec justesse.

Pourquoi ce titre?

Love: ce mot porte en lui toutes les scènes d'amour de la culture populaire. Dans le rock, la plupart des morceaux trouvent leur inspiration dans l'amour, ses chagrins et déceptions: dans l'amour qui ne marche pas. Le blues vient quasiment de là aussi.

Vous regardez derrière le cliché, derrière la vision idéale de l'amour. Après le coup de foudre et la fusion des premiers temps, lorsque le nectar a tourné au vinaigre...

C'est le malheur qui pousse à créer, pas le bonheur, qui est agréable à vivre mais impossible, ou ennuyeux, à décrire et à écrire.

L'extrait mis en quatrième de couverture dit cette impasse de la relation homme- femme, entre besoin de perpétuation de l'espèce et aspiration au bonheur. Etes-vous aussi pessimiste qu'un Schopenhauer qui pensait que le bonheur n'entre pas dans le projet de l'amour?

Non, je ne suis pas aussi pessimiste, c'est pour cela d'ailleurs qu'une ou deux des nouvelles sont positives. Ce n'est pas parce que je ne parle pas du bonheur que je n'y crois pas. L'amour est le sujet le plus important, intéressant, complexe qui soit. Chacun s'y intéresse, en parle, est concerné. C'est un thème inépuisable et universel. Tout limiter à une question d'hormones est forcément réducteur: la biologie apporte un éclairage supplémentaire sur la mathématique amoureuse, mais ne résout rien. Heureusement.

Vous mettez dans la bouche de vos héros des poncifs et clichés qui contrastent avec les images de la narration...

Chaque nouvelle est centrée sur un personnage, dont je suis dès lors le plus proche. Je montre les autres personnages, sans les justifier, sans pleinement les comprendre. Quant aux clichés, je fais attention de ne pas en utiliser dans la partie descriptive, où j'essaie de trouver des formules efficaces, des images personnelles, originales, sans tomber non plus dans l'excès. Ces images viennent d'elles-mêmes: elles viennent ou ne viennent pas. Le travail est de donner sa fluidité et son rythme au texte. Tous mes personnages ont leur banalité, donc usent d'un langage commun. Et c'est vrai que je cherche le contraste entre les dialogues et la narration.

On pourrait dire que dans Far West, vous écriviez derrière une vitre et ici derrière un miroir que vous nous tendez?

Absolument. Il y a chez moi l'idée d'aller étape par étape: décrire de l'extérieur dans Far West, de l'intérieur ici. Mais je ne suis pas certain d'avoir une fois envie de passer à l'interprétation. Je préfère les choses flottantes, lorsqu'on donne juste les clés. Laisser de l'espace au lecteur dans le texte.

Vous mesurez la distance entre la vie rêvée et la vie réelle, entre les vacances idéales et celles que l'on vit aussi...

Les vacances portent le fantasme de l'ailleurs. Far West confrontait vacances réelles et fantasmées. Dans Love, les vacances à deux ne se passent pas sur la même longueur d'ondes. Mais les ratages cachent parfois des surprises.

Vous faites à plusieurs reprises mention du ciel, de sa magie, de la grandeur infinie de l'univers...

J'aime regarder le ciel, et au-delà. Le ciel est un point de fuite, une évasion métaphorique et réelle. C'est le premier psychotrope.

Comme dans votre précédent recueil, la musique innerve Love. Chaque titre de nouvelle est suivi d'un titre rock, punk ou blues...

La musique (surtout le rock) est essentielle pour moi, et c'est sans doute pour cela que je n'arrive pas à écrire en musique. Au départ, je voulais placer la musique à l'intérieur des nouvelles, mais je me suis vite rendu compte que c'était complètement artificiel. Je me suis alors dit qu'elle pouvait être en dehors de la nouvelle, en parallèle, en illustration. J'ai choisi chaque morceau en fonction de plusieurs paramètres: leurs paroles et leur titre peuvent faire référence aux actions et émotions du récit, et le style donner la tonalité. Par exemple dans «Karaoké», un morceau hyper violent de Black Flag accompagne l'histoire d'un homme désabusé, prêt à faire n'importe quoi, empli d'une grande violence interne. La musique dicte la pulsation de la nouvelle, des personnages ou décrit l'ambiance, la situation. La question capitale pour moi a été le choix des groupes, et cela m'a pris du temps. Je voulais des groupes que j'estimais importants, sans trop d'uniformité de style ni d'époque. Lorsque je me suis rendu compte n'avoir encore retenu aucun groupe anglais, j'ai réparé la lacune en me demandant : «s'il ne devait rester qu'un groupe anglais, lequel?». Je suis content de la réponse.

Revue de presse

[...] un recueil de dix-sept récits relevant plus, à vrai dire, du croquis ou de la tranche de vie que de la nouvelle achevée. [...] Parfois aux confins de la charge satirique [...], Philippe Testa reste le plus souvent dans l'empathie tendre-acide, peignant ses personnages à petites touches, souvent rehaussées de dialogues sonnant juste. Le tableau d'ensemble rappelle un peu, en beaucoup plus elliptique, voire mince, les observations d'un Carver ou, pour le climat social, d'un Houellebecq, mais l'on reste souvent sur sa faim en dépit de la qualité de la narration et du trait. (Jean-Louis Kufferhttp://carnetsdejlk.hautetfort.com/)

[Philippe Testa] considère les cas et les variantes d’une obsession commune: l’autre à aimer, à prendre, à laisser, à blesser, à oublier. Il distingue et il permute presque scientifiquement les rôles, les drames, les chutes entre le trivial (Exotique) et le sublime (Argentine) sans oublier les gens du milieu, la médiocrité, le lot quotidien de joies, de malheurs, d’humiliations et de mesquineries dans un bureau anonyme ou sur la plage de Benidorm. Presque, car le déraisonnable, la folie, la part maudite, dirait Bataille, menace à tout moment. Heureusement. Et peut même s’incarner dans un poisson rouge (Un monde presque parfait) qui indique une sortie inespérée à l’auteur et à ses créatures afin d’échapper à leur destin de série télévisée. (Marco DanesiDomaine Public)