Le Livre du visage aimé

Thomas Bouvier offre avec Le Livre du visage aimé un roman à la fois lyrique et clinique, d'une grande force narrative. Trois voix y tressent l'amour pour un père adoptif qui va mourir, l'amour pour une femme malade et les lettres d'un homme à une femme aimée. Chaque personnage poursuit une quête commune, dans un espace littéraire différent. L'un vit une aventure romanesque, le deuxième traverse un conte fantastique. Le troisième tisse un poème épistolaire. Ces lignes de chant se démultiplient en de nombreuses autres voix. Elles interrogent la vie humaine: la difficulté d'aimer, la solitude, les leurres de l'imagination, la question du mal, le langage lui-même. (Françoise Delorme)

Le Livre du visage aimé de Thomas Bouvier: lecture d’une quête

de Françoise Delorme

L’entrelacs de voix

Les caractéristiques musicales du dernier livre de Thomas Bouvier n'échapperont à personne: voix solistes, musique de chambre, contrepoint,  musique répétitive ne sont que quelques noms des directions proposées pour entrer dans cette sorte de symphonie qu'est Le Livre du visage aimé. La multiplicité des chemins et des voix est sûrement ce qui frappe dès l'abord. Les mots du titre, au singulier appuyé, dès lors, surprennent et interrogent lorsqu'il apparaît, dans la maison provisoire qu'aura construit le livre, au moins trois voix, à la première personne du singulier elles aussi. Dans un hôpital, un homme jeune assiste, impuissant, à la lente disparition de son père adoptif après un accident cérébral. Il imagine un personnage, à la recherche d'un médicament pour sa femme, et raconte son histoire, composée elle-même d'histoires-gigognes, au chevet de ce « Grand-Frère » mourant parmi des auditeurs de plus en plus nombreux. On entend aussi, curieusement lointaine et proche à la fois, la voix d'un homme solitaire dont on ne sait presque rien jusqu'à la fin; nous lisons seulement les lettres qu'il écrit à une femme aimée.
Ces trois voix se démultiplient assez vite en une myriade d'autres, surtout dans le conte où chacun, puisque nous sommes transportés avec eux au pays des mots, s'invente sans honte des identités narratives provisoires, parfois volontairement trompeuses, parfois changeant simplement au gré des événements. Il semble qu'une des questions qui sous-tendent cette impressionnante architecture romanesque soit celle des rapports que la fiction entretient avec la réalité, quel degré de vérité peut-elle atteindre, et quels soupçons pèsent encore sur n'importe quelle prise de parole.
Dans le même temps, une question analogue et tenace se déploie, de manière de plus en plus fébrile tout au long du livre, sur la nature et la fonction de nombreuses photographies dont certaines, qui font partie de notre héritage commun, sont longuement décrites. Interrogées à la fois en tant que phénomène – qu'est-ce qu'une photographie? et en tant que pratique – qu'est-ce que photographier?, elles semblent devoir témoigner d'une vérité qu'il faut cependant nécessairement lire avec des mots. Le photographe serait peut-être un orphelin sans le langage. Mais le langage, qui atteste de sa justesse?
Le doute, attisé par le dénouement, deviendra la pierre de fondation de tout l'édifice. Il sera peu à peu traversé par la question du mal, celui perpétré de manière assez radicale dans divers camps de la mort, nazis, mais aussi soviétiques et l'on peut imaginer aussi ceux du Cambodge. Et pourtant, malgré ou à cause de ce doute qui va lui aussi en s'amplifiant, un attachement au monde sincère et puissant s'exprime dans ce livre de même qu'un désir courageux de comprendre. Une sensibilité exacerbée s'y mêle pour former un tressage littéraire éminemment singulier. L'entrelacs des trois voix multiplie à l'infini personnages divers et divisés, voix solitaires qui toutes, à un moment ou à un autre, se dédoublent, se rassemblent et se séparent à nouveau dans un jeu qui perturbe les catégories, même celles si taboues du bien et du mal. Je me rends compte que j'emploie beaucoup la locution « à travers », mais je crois que c'est un des modes de lectures du livre, il faut toujours comme passer à travers quelque chose, un rideau, une opacité, mais aussi une transparence qui peut se révéler fallacieuse, pour pouvoir avancer dans la confusion des voix, recoudre le tissu du récit, menacé par les interruptions, les heurts, les traquenards, dévoyé par les croyances.

Livre d’aventures – (anti-)roman de formation – poème

Il y a longtemps qu'un livre ne m'avait pas donné un aussi grand bonheur de lecture. Et ce, au moins de trois façons. Il est possible de lire Le Livre du visage aimé comme on lit dans l'enfance, en le dévorant comme un livre d'aventures, en désirant toujours savoir la suite et qu'il ne finisse jamais, en entrant dans un monde inventé parfois jusqu'aux limites du crédible, pour rêver et repousser les frontières d'une réalité parfois difficile (ce que fait d'ailleurs le premier narrateur en écrivant l'histoire qu'il raconte au chevet de son père adoptif). Je l'ai lu aussi comme on lit adolescent, à la recherche de modèles de compréhension du monde, comme un livre de formation - j'ai beaucoup pensé à Hermann Hesse, Charles Morgan, mais aussi Romain Rolland et Marguerite Yourcenar. Dans ce roman, quelqu'un semble posséder quelques rudiments de sagesse et de savoir, Grand-Frère; mais comme Pentacle, son double dans le conte, c'est un sage en partie défait, lui aussi, par l'incertitude. Ce roman que l'on désire lire comme un « roman de formation » en serait une sorte d'antithèse: il n'y aurait pas de roman de formation possible? Il est difficile de choisir une citation dans la partie qui, sous forme de conte, semble comme en écho en tenir lieu, car tout justement s'y coule dans le flux d'une narration exploratoire, narration dans laquelle les repères se déplacent sans cesse, jusqu'à suggérer judicieusement et paradoxalement qu'un peu de dissimulation et de légèreté, même dangereuses, sont nécessaires à la lubrification des relations humaines, à la vie même.
J'ai lu aussi ce livre comme un poème, plus particulièrement les lettres à la femme aimée qui m'ont éblouie par leur sensibilité aux météores, aux couleurs, à la diversité des lumières, des espèces, à la peau du monde enfin. Dans la dernière lettre, qui clôt le livre, l'épistolier referme le livre qu'il vient d'écrire à plusieurs voix, dans un lyrisme à la fois douloureux et jubilatoire:
« J'ai regardé le monde prendre des couleurs, Dona, j'ai vu monter lentement les verts neufs du printemps. Matin après matin [...] J'ai goûté le violet des anémones, le jaune des tussilages, le mauve des soldanelles, [...] J'ai regardé longtemps le vent modeler la boule fraîche d'un érable, la caresser, la retourner, la fatiguer, [...]  et quand je refermais les yeux, mon corps tanguait intérieurement comme après un voyage en mer, ivre de mouvement et de lumière. [...]  J'ai fini le travail, Dona, et je me souviens de la première lettre adressée du fond de ma brume, assiégé par le vent. »
Il me semblait pouvoir voir dans ces mots comme une fractale du livre. Reproduite à l'infini, depuis la première lettre de l'alphabet jusqu'à la montée des couleurs dans les photographies et jusqu'à la matérialisation des personnages et d'un monde dans les écrits, elle finirait par donner, au lecteur comme à l'écrivain, la conscience d'être là, dans le réel, vivant. De ce point de vue, le livre est réussi. Je l'ai trouvé beau, ce que je dis assez rarement d'un roman contemporain. Probablement à cause d'une intense attention aux détails. Aucun n'est gratuit: tous entrent dans la grande architecture du Livre, dont j'aime bien finalement la majuscule. Chaque livre pourrait la mériter, dans sa singularité et sa tentative de contribuer à la construction d'un monde moins inintelligible. L'écrivain, en apprivoisant la profusion du réel et des représentations, donnerait à voir au moins une architecture d'un monde humain inséré dans celle du vivant, et peut-être aussi une non-disharmonie du cosmos à laquelle il tenterait de se convertir afin d'y jouer sa partie.
Le premier narrateur emploie une langue plutôt ordinaire, une syntaxe plus simple. Une grande économie de moyens n'empêche pas de poser des questions sur le rapport si étrange qu'entretiennent mots et choses. Mais elles se présentent comme on les hasarde soi-même dans la vie courante en montant dans le bus ou en attendant chez le médecin: elles surgissent et disparaissent, laissant cependant une trace derrière elles: « si les nazis avaient gagné la guerre, à quelle miss aurait-on eu droit? Et je continue de m'étonner que le consortium IG Farben n'ait pas après l'armistice, décidé de modifier son nom. ». Thomas Bouvier fait jouer la tension qu'exercent ces manières d'écrire les unes sur les autres; chacune se trouve enveloppée d'échos qui donnent mieux à sentir les singularités de chacun des trois narrateurs ou différents mouvements d'un seul esprit humain: la soumission au réel, l'invention d'un monde et un désir infini d'amour.

La question du mal

J'ai été un peu déçue par le dénouement de ce roman dont j'ai épousé la complexité avec un si grand intérêt. Les questions, les réponses, toutes prolifiques, multidirectionnelles, qui pourraient libérer le héros de son désir d'absolu, ne lui permettent pas de s'inventer une autonomie, même relative. J'aurai aimé qu'un des narrateurs dise parfois « non ». Je n'ai pas pu suivre Thomas Bouvier dans toutes ses propositions, car les dimensions politique et historique de notre monde humain sont réduites à la portion congrue, confondues avec leur aspect seulement moral. Il me semble que la question du mal, dont il a essayé de déplacer les limites, n'aura pas pu être métamorphosée. Le mal reste le mal, tout-puissant, et seul le bien sera réellement mis en doute. De plus, le héros, même démultiplié, continuera d'obéir à toutes les instructions de Grand-Frère, jusqu'au dernier instant, comme s'il ne cessait de vouloir transformer l'imperfection en son contraire, tel le poète Yves Bonnefoy qui écrivait: « l'imperfection est la cime ». Une sorte d'assentiment absolu, étouffant la part de révolte parfois murmurée, m'a paru en partie contredire une suggestion essentielle de ce livre qui garde une si grande confiance dans les facultés libératoires et créatrices du langage. A travers l'enseignement de Grand-frère et malgré le doute qui peut ronger ses déclarations, il est affirmé et je le crois, endossé par l'écrivain lui-même, « que les meurtres de masse commencent toujours par une simplification, une généralisation, une attaque du langage et des normes de la pensée ». J'ai regretté que la part de « mal nécessaire », comme la nommait Robert Musil ne soit pas alors littérairement plus explorée, seul le conte tente de nouvelles propositions; cela ne m'a pas suffi, car la violence nécessaire à la vie ne parvient pas à y révéler ses aspects positifs éventuels. Or, blessures et destructions sont nécessaires pour que les transformations soient réelles puisque toute naissance se fait dans la violence. Comme René Char le formule dans l'aphorisme cité à la fin du livre « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », la lucidité détruit autant qu'elle génère pour que régénérer, c'est-à-dire vivre, soit possible.

Revivifier le langage

Tout le livre tente cependant, et par tous les moyens donnés par la littérature, de revivifier le langage pour le faire échapper à toute simplification, à toute généralisation mortifères, mutilantes. L'écrivain parvient parfois, mais sans le laisser diffuser assez dans l'architecture du roman, à inventer une sorte de consentement (qui contient en lui la possibilité de dire non). Il ouvre ainsi une marge de manoeuvre en assouplissant les lisières du monde (des mondes qui le composent, le décomposent, sans oublier la frontière floue entre fiction et réalité). L'assentiment mâtiné de consentement se cristallise finalement en attente amoureuse, qui, elle-même, devient le moteur d'une quête. Cette quête, difficile et sans balises sûres, toujours à recommencer, à créer, devient le livre que nous lisons. Il serait donc possible d'écrire aujourd'hui un roman de formation, dans la plus belle acception de ce terme et je ne cite pas Robert Musil ici sans ressentir une parenté dans les démarches romanesques.
Je voudrais affirmer, malgré mes réserves, que ce livre est un des rares livres contemporains que j'ai lus ces derniers mois qui m'ait émue, questionnée, donné du courage. Il m'a paru en grande partie à la hauteur de ses ambitions. Et, j'ai eu l'impression vivifiante d'être attendue, comme une lectrice digne de ce nom. C'était comme si je faisais partie du livre. La fiction, dans un mouvement continu de deuil et de renaissance, et la réalité, belle et terrible, y entretiennent une relation féconde, suffisamment pour engendrer de nouvelles questions, de nouvelles hypothèses, de nouvelles impossibilités aussi, un nouveau désir. D'où le si grand bonheur de lecture, riche et faste aventure que je voudrais faire partager.

Revue de presse

Thomas Bouvier a pris le risque d’une fiction vaste et complexe, et il l’assume jusqu’au bout. (Isabelle Rüf, Le Temps, 9 mars 2012)

(...) Thomas Bouvier suggère que le verbe et la liberté de la pensée ont le pouvoir d’ouvrir à une autre dimension cette fragile humanité, dépendante de la réalité frustrante d’un corps et d’un contexte donné. C’est l’expérience qu’il propose, au travers d’un roman fleuve porté par une langue riche, poétique et sensuelle, attentive aux sonorités du langage et aux mille détails du monde.
 Le Livre du visage aimé aurait cependant gagné à une plus grande densité. Ainsi, les visites du narrateur à l’hôpital reviennent par exemple comme des refrains, répétant inlassablement les mêmes motifs: on a parfois le sentiment de tourner en rond, à l’image de ces poissons dans l’aquarium de la cafétéria à l’hôpital. Peut-être est-ce dû au fait que ce personnage peine à prendre une réelle existence. Serait-ce que sa «vie parfaite» laisse peu d’espace à l’inattendu, à la rencontre, à l’Autre enfin, paradoxalement – hormis à travers l’art? Il est avant tout une voix qui donne sa vision du monde, oppose une certaine sagesse à la violence des hommes et à la vacuité d’un monde matérialiste, figuré ici notamment par ses remarques sur les manchettes racoleuses des journaux.
 A ces passages récurrents, on préférera les scènes merveilleuses du vagabond volant au-dessus des cimes et les errances fulgurantes de l’homme qui écrit à Dona dans sa solitude habitée. Ces huit lettres, disséminées au fil du roman sans rapport apparent avec les deux récits parallèles, semblent la source à laquelle puise la voix poétique. Et résonnent comme un chant qui dit avec émotion l’amour et le double élan vers la mort et vers le ciel. (Anne Pitteloud, Le Courrier, 29 avril 2012)

Note critique

Thomas Bouvier offre avec Le Livre du visage aimé un roman à la fois lyrique et clinique, d’une grande force narrative. Trois voix y tressent l’amour pour un père adoptif qui va mourir, l’amour pour une femme malade et les lettres d’un homme à une femme aimée. Chaque personnage poursuit cette quête amoureuse, dans un espace littéraire différent. L’un vit une aventure romanesque, le deuxième traverse un conte fantastique. Le troisième tisse un poème épistolaire. Ces lignes de chant se démultiplient en de nombreuses autres voix. Elles interrogent la vie humaine: la difficulté d’aimer, la solitude, les leurres de l’imagination, la question du mal, le langage lui-même. (fd)