Pierre de scandale

De son enfance à son apogée, de la clandestinité au triomphe, un Jean Calvin secret raconte ses choix, ses doutes, ses moments de grâce et de courroux. Il traverse le XVIème siècle en proie aux bûchers de l'Inquisition, aux questionnements théologiques, aux épidémies de peste et aux conflits sanglants. Il prend aussi la mesure des amitiés qu'il faut sacrifier pour imposer ses idées.

Itinéraire d’un théocrate

de Francesco Biamonte

Pierre de scandale est bien plus qu'un roman historique de bonne facture.

Il est cela aussi, et l'on ne boudera pas ce plaisir. Le récit de la vie de Calvin y est très bien mené, en succession d'épisodes, on voudrait dire de séquences: le côté cinématographique de ce premier roman de Nicolas Buri a déjà frappé plusieurs critiques. Pourtant, le choix narratif le plus important ne relève pas du cinéma: c'est l'usage de la première personne. Ce Calvin-là se raconte lui-même.

Lecture psychologique et morale d'un parcours problématique

Or cette perspective ouvre un regard spécialement intéressant, où Nicolas Buri trouve un gué entre le XVIè siècle et aujourd'hui. Le personnage de Calvin est en effet marqué par des préoccupations philosophiques tantôt intemporelles (la soif d'une Vérité universelle), tantôt datées (dans certains débats théologiques), et par une psychologie moderne. Le rapport du protagoniste avec ses parents apparaît ainsi comme l'un des principaux moteurs de son parcours intellectuel et de son action, secondé par une insécurité diffuse mais tenace, qui le pousse à l'extrémisme. Pierre de scandale se présente ainsi comme la construction psychologique et morale par Nicolas Buri d'un parcours très problématique.

Entre soif d'absolu et insécurité

Le roman débute avec la mort de la mère de Calvin: une scène qui éveille chez le petit Jean un besoin abyssal de comprendre. Le rite catholique, avec son goût pour le mystère et une langue inaccessible, le frustrent et l'excluent. L'enfance se passe ensuite auprès d'un père sévère et imposant (comme le sera le fils), habile et abusif en affaires, qui envoie son fils étudier le droit à Paris «pour faire de moi un voleur, comme lui».

Soif de vérité et révolte sont donc deux nerfs centraux de son être. Mais trop faible — en dépit de sa puissance intellectuelle et de sa détermination — pour affronter ou assumer l'incertitude, prisonnier d'un besoin d'ordre qui ne le quittera jamais, il ne parvient pas à affranchir son esprit autant qu'il le faudrait pour vivre pleinement ces deux aspirations maîtresses. Ainsi, au moment de choisir un maître à Paris, Calvin hésite-t-il un instant entre la voie catholique officielle et l'enseignement de l'humaniste Mathurin Cordier, tenant d'une forme de relativisme. Calvin lâche alors: «J'avais passé la nuit […] à me haïr au point de me souhaiter des maux pire encore. Epouvantable était le regard de Dieu sur mes tergiversations.» Et de choisir alors la voie catholique conventionnelle et sans issue, en déclarant avec une hautaine candeur à Cordier: «j'apprendrai le vrai avant le pendable». Il ne changera de direction que plus tard, notamment sous le choc de la violence de l'Inquisition.

Calvin, attachant dans les premières saisons de sa vie, est donc dépeint comme un personnage limité par son insécurité, de sorte qu'il devient totalitaire, au lieu de développer une pensée humaniste libre, ouverte sur le doute — la voie de Mathurin Cordier —, ou une critique subversive — à l'instar de Rabelais, présent dans le roman à l'occasion d'entrevues fictionnelles un brin volontaristes sur le plan littéraire, mais importantes du point de vue de la construction morale du roman. Le Calvin de Buri construit les réponses plutôt que les questions. C'est ainsi qu'il ne peut contester les dogmes catholiques qu'en instituant à leur place ses dogmes à lui: «J'étais déjà bien avancé dans la rédaction de l'œuvre qui devait faire connaître ma pensée, mais craignais […] qu'elle génère l'anarchie. Ainsi lui avais-je choisi un titre qui était un véritable socle: Institution de la religion chrétienne.»

Comme l'a écrit Jean-Louis Kuffer, ce Calvin se distingue de l'establishment catholique en ce qu'il aspire à servir Dieu plutôt qu'à s'en servir. Mais il envisage sa démarche comme l'établissement d'une nouvelle loi tout aussi autoritaire que la précédente, et comme une prise de pouvoir sur les consciences. Bref, la liberté n'a pas ici sa place. Dès la rencontre avec Luther, le parcours prend la forme de plus en plus claire d'un combat, et même d'un état de guerre: ce que montre une lutte à mort avec des espions papistes, et plus tard la propagation volontaire de la peste à Genève par les catholiques — une invention frappante de Nicolas Buri. Le casus belli serait-il une justification à l'inflexibilité de Calvin, comme lui-même l'avance dans le roman?

L'ordre et la mort

Le livre répond par la négative. D'abord parce que le jeune Calvin, étudiant catholique à Paris, avait refusé pour lui-même cet argument lorsque les dignitaires religieux l'avançaient pour justifier la violence. Il ne l'épouse qu'une fois au pouvoir, à Genève. Ensuite parce que Nicolas Buri, sans appuyer le trait, introduit un personnage excentrique qui offre une alternative au paradigme de la guerre totale, sans déroger à un radicalisme absolu dans la recherche de la Vérité: c'est Michel Servet, celui-là même que Calvin fera brûler vif à Genève pour avoir contesté le dogme trinitaire. Servet, présent dans le roman dès la période parisienne, n'est pas ici un héros. Il est mû dans sa recherche par des motifs divers, où la vanité joue un rôle certain. Mais sa disponibilité à la confrontation intellectuelle est complète. Le personnage en retire un panache qui manque à Calvin, étriqué jusque dans son triomphe, et obsédé en fin de compte par la suppression de Servet, entre désir de suprématie intellectuelle incontestée et de stabilité totale de son système politico-théologique. Un système qui rappelle aujourd'hui, dans sa réglementation de l'habillement ou dans l'interdiction de la musique et de la danse, l'Iran de la révolution islamique, l'Afghanistan des Talibans. On peut songer, en termes plus théoriques et universels, au brave général Stumm von Bordwehr, dans L'Homme sans qualités de Musil, découvrant, quelques années avant la fatidique 1933, la relation profonde entre l'ordre et la mort.

L'obsession de l'ordre est d'ailleurs la raison même pour laquelle Genève rappelle Calvin; l'esprit libertaire genevois l'avait fait bannir quelques années plus tôt, quand il avait tenté une première fois d'établir son autorité sur la chaire de la cathédrale Saint-Pierre. Mais le gouvernement panique lorsque cette même Genève devient incompréhensible à ses propres habitants, de par la prolifération des doctrines qui prennent pied dans cette cité (trop?) libre. Les notables regretteront leur soumission trop rapide à Calvin. Son premier échec genevois le charge de fiel, d'un désir vindicatif de soumettre la ville à son autorité. Poussé par Farel, sorte de tentateur auquel Calvin ne parvient pas à résister (Buri le dépeint comme un gnôme roux, proche en somme d'une image du Malin fréquente dans la littérature comme dans les théories de l'Inquisition), Calvin entre bientôt de plain-pied dans la violence politique. C'est une scène pivot du roman: une équipe menée par Farel se rend dans une église des abords de Genève où des catholiques pratiquent clandestinement leur culte. Or ce jour-là, on célèbre les obsèques d'un nourrisson. Buri caricature à l'extrême les supercheries des prélats catholiques: ils vont jusqu'à enfiler un tuyau dans l'anus de l'enfant pour gonfler et dégonfler son ventre, et faire ainsi croire à son miraculeux retour à la vie pendant quelques instants, afin de permettre l'extrême-onction (ainsi que la consolation qu'elle suppose, diront les uns; que la domination de l'Eglise de Rome, diront les autres). La profanation des réformés, s'en allant casser du papiste jusque dans les obsèques d'un bébé, n'en est pas moins d'une violence intolérable. Le bannissement d'enfants de prostituées, pataugeant dans la boue devant les murs de la ville, complète le tableau. Seule une faible lueur d'humanisme brille encore en Calvin. Ainsi caresse-t-il l'idée d'inviter Mathurin Cordier à enseigner les enfants de Genève — un projet qui ne se réalise pas à l'intérieur du roman.

Une réflexion romanesque

Le chapitres finaux du livre se concentrent sur la condamnation de Michel Servet. Calvin y montre sa propre humanité par des traces de mauvaise conscience. Ainsi prend-il soin, entre tactique politique et lâcheté, de faire porter la responsabilité formelle de cette condamnation à l'Etat de Genève — une lâcheté, soit dit en passant, pratiquée aujourd'hui encore par des commentateurs protestants, en dépit du propos historiquement déclaré de Calvin de supprimer Servet. Calvin tente aussi d'adoucir la peine une fois prononcée, en substituant au bûcher la décollation, moins douloureuse: la scène révèle, en quelques lignes, la conscience en Calvin de l'injustice qu'il a fomentée, et son incapacité à l'assumer ou à la récuser pleinement.

A partir des premières violences politiques commises par un Calvin en position de force, le lecteur (le soussigné, du moins) ne peut plus avoir la moindre sympathie pour lui. L'écriture elle-même modifie d'ailleurs son allure: la première personne alterne dès lors avec le récit de scènes que Calvin lui-même ne peut voir, auxquelles il ne participe pas. Comme si l'auteur avait ressenti le besoin d'émerger, pour se distancer de Calvin. Nicolas Buri lui-même explique autrement ce choix dans un entretien accordé à la Tribune de Genève («Le «je», c'est bien pour la subjectivité de l'enfance. Ensuite, le personnage devient une citadelle face aux autres...»). On peut se demander toutefois si le livre n'a pas perdu un peu de sa puissance en renonçant à la stricte discipline (eh oui) de la première personne, qui oblige le lecteur, à la suite de l'écrivain, à toujours envisager sa position et sa critique sans avoir d'autre référence que la subjectivité du protagoniste. D'autant que Buri réussit très bien à faire valoir d'autres perspectives dans les parties écrites à la première personne, par la présence de dialogues qui rapportent au lecteur les propos de tiers. Reste que Buri ne juge jamais Calvin depuis sa position d'auteur, préservant l'essentiel.

Il me semble d'ailleurs, plus généralement que l'écriture a emmené Buri ailleurs et plus loin qu'il ne l'imaginait, à en croire ses propres propos sur son livre — c'est peut-être l'empreinte de la vraie fiction romanesque. Il serait intéressant, à cet égard, de connaître la perception de ce livre par un calviniste. Y verrait-il une tendancieuse déformation de l'histoire, ou parviendrait-il à y reconnaître ses propres valeurs et son propre Calvin? Dans les extraits de presse reproduits ci-dessous, d'intéressantes différences de perception entre critiques apparaissent déjà; ainsi Lionel Chiuch, à ma grande surprise, semble-t-il percevoir dans ce livre une réhabilitation de Calvin.

C'est donc une vraie réflexion romanesque que propose Nicolas Buri avec Pierre de scandale. Laissant naître sous sa plume des personnages humains et le plus souvent crédibles, chacun animé par sa logique propre, un Calvin loin d'être univoque, des figures emblématiques sans être caricaturales, et claires dans leurs fonctions dramaturgiques, Nicolas Buri touche de manière approfondie et subtile, sans forçages ni thèses à défendre, à des thèmes politiques et moraux parfaitement actuels.

Revue de presse

Lionel Chiuch : Vous ne trouvez pas culotté, pour un premier roman, de vous attaquer à Calvin, un sujet qui reste... sulfureux!
Nicolas Buri : Ce que j'ai découvert en me documentant, c'est l'humour du personnage. Ce qu'il faut dire aussi, c'est que c'est très genevois cette détestation à son égard. Je me suis rendu compte qu'en France, il n'y avait pas cette dimension: parce que le protestantisme, là-bas, c'est la religion du vaincu. Ici, c'est celle du vainqueur...
[…]
En humanisant Calvin, en lui versant du sang dans les veines, est-ce qu'il n'y a pas un souci de «réhabilitation»?
Pas du tout, non. Je ne supporterais pas qu'un livre soit un objet de propagande. Ce qui m'intéressait, c'est le flux romanesque. Et ce à quoi je tenais, c'est le divertissement... (Propos recueillis par Lionel Chiuch, Tribune de Genève, 09.06.2008)

L'autre part de Calvin le pur
Au nom de Calvin est attachée, de nos jours, l'image, le cliché du rabat-joie par excellence. Même s'il y a du vrai dans cette image qui a lesté le protestantisme romand de son poids, Calvin ne se borne pas aux séquelles moralisantes du calvinisme perpétué par de graves pasteurs. N'oublions pas le grand dessein d'un esprit frondeur qui défia les pouvoirs au nom d'une réforme spirituelle et temporelle radicale, ni le formidable écrivain. Or le double mérite de Nicolas Buri, qui s'est toujours passionné pour les religions (dont il a étudié l'histoire, parallèlement à des études de droit) est d'incarner le personnage (c'est Calvin qui parle) et son époque sans trop simplifier, tout en développant un récit aussi elliptique qu'efficace, clair et vif, captivant de bout en bout, marqué surtout par un ton personnel et une espèce de gouaille (plutôt Grottes que Tranchées genevoises...) et ne se privant pas de mêler réalité historique et fiction. (Jean-Louis Kuffer, 24 heures, 24.06.2008)

Article complet: http://carnetsdejlk.hautetfort.com/archive/2008/06/24/l-autre-part-de-calvin-le-pur.html