Au point d'effusion des égouts
Roman

Critique

de Elisabeth Jobin

Depuis fin novembre dernier, il est souvent question de ce premier roman: celui de Quentin Mouron, Au point d’effusion des égouts, dont le ton, le rythme et l’histoire ont convaincu lecteurs comme critiques. On souligne l’âge de l’auteur canado-suisse — 22 ans. On relève l’exactitude de sa plume, les tressautements de son style qui sondent les paradis perdus, ces coins poussiéreux auxquels plus personne ne voulait prêter attention. Il en ressort une réalité grise, rehaussée d’un style maîtrisé.
«Roman d’aventure au sens le plus général du terme», dit la quatrième de couverture : ce texte est effectivement celui d’un voyage, qu’entreprend un narrateur résolument proche de l’auteur sur la côte Ouest des États-Unis. L’épopée commence à Los Angeles, une ville ou «la réalité […] semble toujours nous contourner de loin»: elle est précisément à débusquer chez des individus râpés par la vie. Les pages se rythment alors de rencontres, autant de portraits individuels auxquels la prose de l’auteur donne du relief.
En commençant par Paul, un cousin flic chez qui le narrateur reste deux jours, le temps d’entrevoir le malaise de l’homme, finalement arrêté pour ses photos pédophiles. Puis arrive Clara: chez elle, tout semble imbibé de peurs et de dégout, envers les hommes d’abord. Elle soigne son âpreté, ses regrets de vipère à coup de gourous, de thérapies bidon. Elle remplit sa maison aux murs d’un blanc clinique de ses vitupérations. Attachante par ses défauts, le narrateur, dans sa fougue, entretient l’illusion de la sauver lors d’une sortie arrosée — il est arrogant, ambitieux. Mais la vie de Clara s’est déjà étiolée, s’est stabilisée dans l’ennui des jours: «Au fond, c’est l’habitude du malheur qui nous le rend incontournable», remarque le jeune homme. Et Clara ne connaîtra pas de délivrance.
L’air est donc ailleurs, toujours plus loin, à trouver chez d’autres. Peut-être chez Laura, entrevue par la fenêtre, longuement rêvée. Le narrateur magnifie les défauts de cette blonde à coup de rêveries, jusqu’à les faire paraitre essentiels, leur donner matière à un sentiment d’amour. Une romance qui tout juste entamée, connaîtra une fin décevante, qui navrera le jeune homme par sa banalité. La blessure que lui infligera Laura le suivra jusqu’à la fin du roman.
Rideau. Le second chapitre est introduit par le désert. Le narrateur échoue à Trona, une ville-traumatisme qui le secoue profondément. La première rencontre avec l’habitant se fait dans une station-service, un vétéran dont la main est remplacée par un crochet. Il crache au visage ses fantasmes, ses mensonges, ses viols, ses violences, sans prélude. Trona, trop proche du malheur, palpite avec les peurs du narrateur: «Je n’avais pas attendu Trona — qui se tenait autour de moi en prolongement de mes angoisses.» Le lecteur ne s’en sort pas indemne non plus. Il se raccroche au rythme, au slam de l’auteur, dont la ponctuation laisse respirer le récit, le dégage de son oppression à coups de points de suspensions, de tirets et de virgules. Les phrases, morcelées, brisées, évitent l’enfermement.
Une dernière escale encore, à Las Vegas, où le rêve, comme à Hollywood, est vendu en gros. Le narrateur y boit, s’y drogue en compagnie d’un vieux Bavarois fugué de chez lui trente ans plus tôt. L’illusion tient le temps d’une nuit, une narcose. Puis s’imposent les visages des accros des machines à sous. «Des petits… Les ravagés d’espoir. Toutes les tentations creuses. Les folies d’assassins». La fascination pour les bas-fonds rappelle Artaud, dont on sent le fantôme tout au long du livre — dans le titre déjà, une expression que Mouron lui emprunte. Et puis, bien sûr, il y a Céline, reconnaissable dans la première phrase, dans les adresses, les points de suspension. Duras et son théâtre sont évoqués, tandis que la jeunesse et la fougue de l’auteur rappellent les illusions d’un Fante. Quentin Mouron se fait accompagner des grands, et ne s’en cache pas, ne s’en encombre pas. Au fil des pages, la littérature chante, le narrateur parle de l’écriture, qui se superpose à sa vie, se livre aux confidences, souvent dérangeantes, parfois choquantes. Le ton est direct, et l’esthétique de sa langue sincère, jusqu’au bout.
Que retenir du voyage ? Que les lieux se confondent aux habitants, que le déplacement permet d’aérer les angoisses autant que de les collectionner. Ainsi le court roman touche bientôt à sa fin. L’auteur rentre en Suisse pour se prendre «la claque» du retour. Le troisième et dernier chapitre s’articule autour d’un repas, alors que le narrateur, à bout de rêves et de souvenirs, est assailli par la «vie concrète» qu’on voudrait le voir embrasser. Une remise en place lors d’un banquet qui ferait penser à certaines scènes bien connues de Dürrenmatt: on juge, on persifle, on met au clair tout en mangeant, en respectant les codes sociaux. Dix dernières pages lucides et philosophiques, pour conclure un livre qui creuse dans la réalité d’un petit monde bancal. Le phrasé, l’humour — noir bien sûr — le sauve de la suffocation. On rit par à-coup, entre deux phrases ciselées et pointues, avant de se replonger dans le flot des mots.