Récits de Tunisie

Dans une langue savoureuse et sophistiquée comme les politesses orientales, voici un recueil de nouvelles chaleureux et ensorceleur. «Rafik Ben Salah est un conteur pour qui la tradition orale a gardé toute sa force, toute sa saveur, son pouvoir d'étonnement, de mystère, de scandale…» (Jacques Chessex)

(Présentation du livre, éditions L'Age d'Homme)

Trois questions à Rafik Ben Salah

de Janine Massard

ECRIRE EN SUISSE ROMANDE EN S'INSPIRANT DE SA TUNISIE NATALE

On l'imagine assis en tailleur sur une estrade, déroulant le fil d'histoires pleines de rebondissements, comme dans la tradition du conte oriental; on le voit s'adresser à un public pour qui le temps ne compte pas, avide de mots faits de magiques astuces et de truculentes trouvailles, porteurs d'une réalité qui ressemble à la leur, magnifiée par une écriture originale, produit de deux cultures, et que nous appelons «l'écriture du métissage»:

De l'enfance dans un village tunisien à une vie professionnelle qui se déroule totalement en Suisse, est-ce que cela fait de vous un écrivain du Maghreb ou un écrivain suisse?

Je pourrais répondre: ni l'un ni l'autre, pour prétendre à l'universalité! Mais je préférerais dire que je suis l'un et l'autre. Etre un écrivain tunisien, c'est entendre les voix de mon pays natal, avec leurs rythmes, leurs sonorités, leurs couleurs propres; être un écrivain suisse, c'est ouvrir à ces voix le chemin d'un certain ordre, une mise en place dont mon corps est le canal et le filtre; la distance qui sépare le Tunisien du Suisse n'est que le recul nécessaire à une perception critique d'un monde aimé à partir d'un espace apaisé, celui des lieux où j'écris dans le pays de Vaud.

Vous écrivez dans les bistrots, les endroits bruyants ne vous distraient-ils pas du sujet?

C'est ce que j'appelle «les espaces apaisés» J'ai grandi dans le brouhaha des maisons pleines d'une humanité bruyante, excessive et exaltée; le silence m'effraie et m'angoisse, et aucune activité réflexive ou introspective ne m'est possible si des voix humaines ne sont pas déployées autour de moi. Les bruits humains sont, pour moi, une protection contre ce qui n'est pas moi-même. Lorsque les voix extérieures se chargent de couvrir le monde extérieur, je peux alors recouvrer mon moi et recevoir les voix d'outre-mer qui fondent sur moi, me traversent tout entier et remontent à hauteur de ma conscience.
Cela ne prend que quelques minutes au bout desquelles l'écriture devient possible.

Dans l'impressionnante mosaïque que vous êtes en train d'élaborer, quel est le rôle de Staline, l'écrivain public, qui est un personnage que l'on retrouve d'une œuvre à l'autre?

Staline, c'est probablement le symbole de la toute-puissance, celle de l'écrivain, du créateur en général. En lui, réside tout le potentiel imaginaire et narratif dans lequel je peux puiser en tout temps. C'est lui qui crédite le narrateur en événements et c'est lui qui les authentifie; il est, entre autres, «l'Officier des actes notariés», mais il est également le porte-parole de ceux qui ne peuvent pas s'exprimer par eux-mêmes. En définitive, Staline, c'est moi, pour parodier celui que chacun sait.

Revue de presse

Une formidable humanité
Conteur hors pair, Rafik Ben Salah tire le meilleur parti de sa double appartenance à la culture arabo-islamique et au monde occidental, établi qu'il est dans notre pays (à Moudon, plus précisément) depuis des années et jouant avec le parler romand de façon très plaisante. Ainsi voit-on sous sa plume des moutons se «royaumer» et son narrateur invoquer «tous les tadiés» avant de traiter un personnage de «toyet» ... Brassant la pleine pâte du langage avec une verve éclatante, où le chatoiement des mots le dispute à leur musicalité, l'écrivain est également passionnant, et plus grave, plus incisif, plus dérangeant parfois, par les thèmes qu'il traite, à commencer par celui du choc des cultures. Dès «Bédouins au palace», première des douze nouvelles réunies ici, le ton de comique grinçant (voire parfois tragique) est donné avec l'histoire du Bay Ithmène, brave homme pauvre et candide qui découvre que la «rapiéçure» de terrain vague qu'il possède au bord de la mer vaut une fortune aussi peu concevable à ses yeux que le nouveau monde balnéaire surgi du sable. Observateur mordant des relations intimes perpétuées à l'enseigne du patriarcat musulman, Rafik Ben Salah excelle aussi (notamment dans «Tsahal se déchaîne») à dire la condition des femmes, comme il touche à d'autres aspects, politiques alors, du Pouvoir aux multiples abus. L'empathie chaleureuse de l'écrivain le préserve cependant de tout dogmatisme critique, comme si la vie était plus forte que les instances mortifères. (Jean-Louis Kuffer, 24 heures, 04.09.204)

Le voici [Rafik Ben Salah] donc depuis longtemps dans le pays de «Ben Tell», où il enseigne et écrit... car ...] n'est-il pas destiné à devenir écrivain et ce, «dans la langue de nos ennemis que nous aimons tant»?
En vérité, il l'est, écrivain, et conteur habile et inspiré; quant à cette langue française que nous partageons, il lui fait prendre des tours et atours si inattendus, si pleins de saveur et de neuves mélodies, que nous en restons saisis d'admiration sur nos chaises, tandis que lui, ou plutôt ses personnages, vaquent à leurs affaires de coeur, à leurs devoir de chef ou de serviteur, à leurs rêves de justice et à leurs astuces de survie, en dansant d'une babouche légère dans la magie du verbe. [...]
La critique, chez Rafik Ben salah, est d'autant plus frappante pour le lecteur qu'elle s'exprime par les voix de personnages déchirés entre la modernité et les coutumes anciennes, cherchant à comprendre, dans un pays où, à une certaine époque, la police «avait l'oeil capable d'attraper un pois chiche au fond d'une marmite». Mais il y a aussi, dans cette Tunisie recréée, des «ripailles de taille» dans l'allégresse des familles retrouvées, et des tragi-comédies sur routes en folie, et de la sensualité, ah! Quelles trouvailles pour suggérer les ardeurs de l'amour! C'est ainsi qu'en lisant ces histoires on s'enrichit de matières humaines et littéraires. (Rose-Marie Pagnard, Le Passe-Muraille, no 61, juillet 2004)