L'Invasion des criquets de terre

Après moult sollicitations de ses amis, l'auteur du Harem en péril, des Nouvelles de Tunisie et de La Mort du Sid a entrepris de dés-orienter ses fidèles ou infidèles lecteurs en leur tendant un miroir sur leurs propres folies: face à un monde à la dérive, l'insularité et la neutralité suisse sont des mots désormais vidés de leur sens, rongés par la panique de l'envahissement.

D'un œil à la fois amusé et plein d'empathie – après tout, il est vaudois –, Rafik Ben Salah nous offre ici une galerie de portraits d'une drôlerie irrésistible, digne de Marcel Aymé, riche de personnages tantôt grotesques, tantôt touchants, qui un beau jour dérapent. Et l'auteur y apporte sa touche toute personnelle que seule sa double culture pouvait lui conférer.

Précisons une chose: ces dix nouvelles, qui ont fait l'objet d'une commande à la RSR, ne sont nullement une charge contre la Suisse… ou alors contre une Suisse aussi blanche que sa croix, mais ce pays a disparu! Plus globalement, Rafik Ben Salah stigmatise avec brio les sentiments pas très propres qui peuvent voiler la raison de toute personne se croyant menacée dans son identité.

Critique

de Francesco Biamonte

Rafik ben Salah avait annoncé récemment dans notre revue Viceversa Littérature 3 vouloir se tourner dorénavant vers des sujets suisses. Né en 1948 dans le Sahel tunisien, licencié en lettres à la Sorbonne, établi dans la bourgade de Moudon, marié avec une Vaudoise, Ben Salah avait construit jusqu'à présent son œuvre sur des sujets, des lieux, des atmosphères du Proche-Orient. Son talent de conteur semblait se marier naturellement à cet univers. Et sa prose pleine de verve et d'invention, de néologismes ou de mots altérés, de clausules assonantes ou rimées, renvoyait à la fois à la langue des pays arabes colonisés et à l'Islam des contes. Doté d'un sens du drame bien à lui, Ben Salah situait dans ces univers orientaux ses livres à la fois drôles et graves, voire poignants.

En 2007, il amorçait pourtant un virage géographique dans un texte qui semblait à première vue une farce, une incartade: La véritable Histoire de Gayoum ben Tell s'offrait comme l'une des innombrables relectures du mythe de Guillaume Tell, qui cette fois-ci s'avérait être un Berbère; la Suisse avait ainsi fait son apparition dans l'œuvre de Ben Salah. Or L'Invasion des criquets de terre nous montre l'auteur à la sortie du virage: c'est la réalité helvétique contemporaine en tant que telle qui est au centre de ces nouvelles. Des Africains, des Roumains, des Maghrébins, avatars plus ou moins explicites de l'auteur, parcourent la Suisse romande, d'Hermance à Moudon. Des autochtones parcourent à leur tour ce territoire plein d'étrangers, ces «criquets de terre» selon d'aucuns. Déchirés entre intégration et loyauté – voulue ou subie – à leurs origines, menacés dans leur identité ou leurs habitudes, les personnages de Ben Salah, romands de souche, d'origine alémanique ou étrangers, souffrent, en dépit d'une prose qui sait amuser. Trait remarquable, ces récits dégagent une fraternité de l'auteur avec tous ses personnages, xénophobes compris, dépeints sans la moindre complaisance pourtant, quelle que soit leur origine – à l'instar d'un ami arabe du narrateur de «Deuil à le genevoise», probablement le personnage du livre traîté avec le plus de dureté, ou du raciste Lenoir, éveillant tous deux davantage de compassion que de mépris. La galerie est tantôt caricaturée, tantôt dépeinte avec réalisme, avec drôlerie et pourtant sans méchanceté, avec empathie bien plutôt, faisant songer à une citation croisée naguère de Daniel Sibony, selon lequel la supériorité du non-raciste sur le raciste est que le premier peut encore comprendre le racisme de l'autre. En ce sens, le récit «L'Arrivée des criquets de terre» est particulièrement frappant, qui suit l'errance et les pensées d'un employé communal plongé dans le désarroi, dans la panique même, et de là dasn la violence, par le nombre d'africains qu'il croise à Moudon et Lausanne.

Du côté des immigrés, on citera encore Mani, protagoniste d'un des meilleurs récits du livre, séducteur d'une jeune fille genevoise très fortunée venue passer ses vacances en Afrique du Nord. Embrassant d'un seul coup sa nouvelle épouse, la Suisse et la richesse, tournant le dos à son passé et à une religion qu'il abhorre, Mani sera pourtant rattrapé par des pulsions archaïques qu'il a emporté malgré lui depuis son monde et ses rites, mêlés à la violence de son père. L'histoire, au suspense très marqué, s'achève sur un épisode sanguinolent et grandguignolesque, où l'outrance n'efface pas la honte, la peur et l'incompréhension.

Telle autre histoire, comme dans tout recueil de ce genre, pourra paraître un peu moins convaincante en elle-même; mais l'un des intérêts du recueil pris dans son ensemble est que l'on y retrouve différents avatars ou transfigurations de mêmes lieux et de mêmes personnages, portant parfois le même nom, la même profession, parfois identiques, parfois un peu transformés. L'ensemble donne ainsi l'impression d'un prisme littéraire d'une même réalité, d'une exploration fictionnelle d'un quotidien bien réel. Au point de donner à certaines de ces nouvelles l'aspect de récits à clefs: les lecteurs reconnaîtront aisément Tariq Ramadan sous les traits de Derrick Ramdam, mais seules les personnes au fait de la vie politique suisse identifieront derrière Frankie Leweb la figure de Franz Weber.

Quant à la langue, l'auteur reste fidèle à lui-même, baroque dans le foisonnement lexical et syntaxique nourri de culture littéraire comme d'oralité, dans sa façon aussi de conduire le récit en le suspendant, en s'offrant des détours, en variant l'allure nonchalamment. Mais la composante orale de cette écriture rend un son différent à nos oreilles de suisses francophones lorsqu'elle est, justement, si fortement habitée de parlers romands, qui viennent parfois se calquer sur des rythmes où l'on reconnaît l'arabitude de Ben Salah. Le rythme, les ressorts, la personnalité de cette langue en deviennent plus évidents encore – peut-être parce que nos oreilles ne se fourvoient pas dans leur propre désir d'exotisme oriental chatoyant et épicé. Très singulière, élaborée et pourtant d'aspect spontané, elle ne cesse surprendre, donne au livre une couleur nouvelle et attachante, et suscite une lecture alerte.