Les Pommiers de la Baltique
Roman

Les Pommiers de la Baltique, premier roman du jeune auteur lausannois Léonard Crot, distille une langue sombre, rythmée et poétique. Une musique littéraire qui nous introduit dans l’univers de trois personnages, monologuant en huit «mouvements» : Dominique, femme fanée, qui s’accroche par désespoir à un mari qui la méprise ; Edgar, obsédé par Fran, amour d’adolescence; Marina, assistant impuissante aux tentatives de suicide de sa mère. Cri de douleur des petites gens, ce premier roman, s’il révèle le talent d’un auteur en devenir, sature aussi la noirceur sans lui accorder trop de nuances. (Elisabeth Jobin)

Critique

de Elisabeth Jobin

Un premier roman est souvent sujet aux expérimentations, aux jeux de style, au façonnage d’une langue propre. On le ressent à la lecture des Pommiers de la Baltique de Léonard Crot. Le jeune auteur lausannois, né en 1980, publie son premier livre aux éditions de L’Aire. Une lecture qui retient l’attention. On y découvre tout d’abord un rythme qui traverse le récit de part en part: découpé en huit «mouvements», Les Pommiers de la Baltique s’inscrit dans une logique d’opéra à plusieurs partitions, un chant de douleur des petites gens qui ne savent ni donner, ni recevoir de l’amour. «J’aime les perdants magnifiques», expliquait l’auteur dans une récente interview (Le Temps, 25.8.2012). En effet: c’est une longue chute que magnifie ici la langue. Le malaise et la tristesse y sont drogués à la poésie.
La musique littéraire de Léonard Crot nous introduit dans l’univers de trois personnages. En enfilade, ils se lancent dans des monologues adressés à des interlocuteurs bien souvent sourds à leur peine, et qui ne prendront un réel relief que dans les dernières pages. Les récits de ces trois voix se superposent par moments, alors que l’ombre d’un personnage traverse le monologue d’un autre. Cependant c’est la solitude, la noirceur de l’individu que dépeignent les chapitres — d’une manière peut-être trop appuyée. La plume de l’auteur, hâtive par moment, se plaît à saturer l’obscurité ou à gonfler la mesquinerie, au dépit des nuances et d’une prise de distance pourtant nécessaires.
«On ne peut pas vivre sans l’espoir d’une étreinte ou d’un mot agréable», assure Dominique, l’une des narratrices, femme fanée qui s’accroche par désespoir à un mari qui la méprise. Un autre, Edgar, est obsédé par Fran, un amour adolescent vécu lors d’un séjour à la Baltique. Une histoire au fond banale et futile, mais toujours ressassée, jusqu’à devenir l’allégorie d’un bonheur perdu. Car «rien n’y fait, les souvenirs sont tenaces. Ils s’incrustent dans le bois, naviguent dans les canalisations, brunissent l’émail, logent dans les recoins inatteignables. Ils fument.» Enfin la troisième voix, Marina, assiste impuissante aux tentatives de suicide de sa mère, supporte les attitudes déplacées du voisin. Elle attend passivement la suite: «Un train s’arrêtera-t-il pour nous monsieur ?», demande-t-elle un peu en l’air, sans espérer de réponse.
On saluera la cadence de la narration, alors que certains paragraphes s’entrecoupent de respirations, allégeant un propos sinon accablant. Parfois la phrase en cours, comme disséquée, est renvoyée à la ligne. Une image se détache alors nettement: une impression d’immédiateté, comme si le récit respirait, se créait au moment même de sa lecture. C’est dans cet espace laissé vacant, entre les lignes, qu’opère la poésie du récit. Comme en prière, les personnages peuvent alors suggérer leurs désirs et leurs espoirs, qui prennent souvent la forme de métaphores:

[…] lorsque les pommiers se mettent soudain à badiner

(le vent revient)

et j’espère

(quelle naïveté)

qu’ils lâcheront une ou deux pommes au creux de ma main tendue.

Les pommiers, déjà présents dans le titre, reviennent en leitmotiv lancinant dans le livre. Ils sont à l’image des personnages, tordus, malades. «On voit de par l’animation des branches qu’ils ont assimilé le sens du vent.» Ils ont imprimé la marque d’un temps que tous voudraient voir se figer. Omniprésents dans la ville pluvieuse que hantent les personnages, ces pommiers-là diffèrent cependant des pommiers de la Baltique qu’Edgar aimerait voir un jour. Et pour cause: les pommiers de la Baltique ne sont que mensonge, puisqu’ils «n’ont jamais existé.» Ils sont le croisement entre le rêve du bonheur qu’incarne la mer lointaine, et la réalité des vies des personnages. Ils sont cet idéal poursuivi, mais jamais atteint. Car l’auteur, aussi implacable que le temps qui passe, ne donne pas d’échappatoire à ses personnages.

Note critique

Premier roman du jeune auteur lausannois Léonard Crot, Les Pommiers de la Baltique distille une langue sombre, rythmée et poétique. Une musique littéraire qui nous introduit dans l’univers de trois personnages, monologuant en huit «mouvements»: Dominique, femme fanée, qui s’accroche par désespoir à un mari qui la méprise; Edgar, obsédé par Fran, amour d’adolescence; Marina, assistant impuissante aux tentatives de suicide de sa mère. Cri de douleur des petites gens, ce premier roman, s’il est saturé d’une noirceur trop peu nuancée, révèle le talent d’un auteur en devenir. (ej)