Quidam
Roman

Critique

de Guillaume Favre

Quidam est le récit à la première personne d'une conscience inquiète et malheureuse, celle de Calvin Fluss qui vit chacun de ses pas vers le monde des adultes comme un profond déchirement, une perte progressive de soi. Durant les cinq premières années de son existence, «à l'abri de [sa] vie protégée et tranquille», l'enfant s'adonne tout entier à la contemplation et à la rêverie dans les bras douillets de son entourage, dans le jardin de sa maison «jaune soleil» ou sous ses «tipis», libre de devenir par l'imagination tout ce qu'il veut être et d'inventer la vie secrète des choses. Au côté d'Héloïse Nuage, fille des Iles à la peau «caramel» qui a pour passion la course à pied, Calvin trouve une camarade idéale pour monter la nuit en expédition dans son grenier, ce «cimetière hanté par l'âme des choses», et aimer «gratuitement», c'est-à-dire sans cette rivalité et cette quête de pouvoir qui gagnent déjà ses camardes du jardin d'enfants sous l'influence des «grands». Pour Calvin, qui refuse de se projeter dans un quelconque métier et avoue fièrement en classe ne rien vouloir faire plus tard, l'inaction est une condition essentielle pour déambuler dans sa tête et dans ses rêves, pour préserver le jardin de l'enfance des «ronces» de la vie adulte. Son entrée à l'école sonne à ses oreilles le glas de la «joyeuse insouciance de l'enfance». L'école devient pour l'enfant un champ de révolte et de résistance contre le devenir adulte, cette «sale maladie» qu'on cherche à lui faire contracter. Protégé par son fidèle garde du corps et ami Pierrot Lacère, Cal défie le monde des adultes et nourrit avec ses deux compagnons atypiques le rêve de s'exiler dans un ailleurs où chacun pourrait se livrer tout entier à ses aspirations sans rien demander ni devoir à personne. Il décide de cesser définitivement «d'appartenir aux grands».
A l'âge de l'adolescence, les trois amis décident de partir à la conquête de leurs rêves, d'un nulle part où s'exiler. Ils deviennent dès lors des «quidams», des êtres de passage «sans but, sans direction, sans maison», à l'image de la chanson Like a Rolling Stone de Bob Dylan qui inaugure le récit et de la peinture à l'acrylique de l'auteur, intitulée Les Pas perdus, qui illustre la couverture du roman.

Fidèle à son talent, Thierry Luterbacher nous livre un troisième roman poignant et subtil, parcouru par autant de légèreté et d'exaltations que d'inquiétudes, de tristesse et de révoltes. Au travers du regard lucide de Calvin, l'auteur aiguise sa critique des mécanismes d'exclusion d'un monde où l'esprit de concurrence et la course à la réussite s'enseignent dès le plus jeune âge sur les bancs d'école. L'écolier se retrouve parfaitement inadapté et étranger au mode de fonctionnement d'un système éducatif fondé sur «l'orgueil de la réussite, l'obligation d'être meilleur» au détriment de toute créativité. Avant de représenter aux yeux de l'enfant un choix, une position de retrait nécessaire face au monde, être un «quidam» c'est subir l'exclusion d'autrui: passer pour «l'idiot de la classe», être désigné par «il» au sein du «corps enseignant» et par «ça» dans les discours culpabilisants de ses parents : «après tout ce que j'ai fait pour toi»; «mais qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu pour mériter ça.» Dans un tel monde, la poésie, «la dictée de l'imagination», ne peut être que du côté de ceux qui sont en marge, de ceux qui parviennent à préserver «l'instinct de survie de l'enfance qui lutte contre la mort de l'émerveillement» et contre «le superflu de l'existence». Les pensées et les rêveries exaltées de Cal ainsi que ses poèmes d'amour, qui ponctuent un bon nombre de chapitres du roman, déploient une multitude de métaphores lumineuses et audacieuses qui tirent leur force de leur apparente simplicité. Si Luterbacher use de la métaphore un peu excessivement, on s'émerveille, entre autres, devant les sentences de Cal sur le monde des grands : «Comme le lait, l'adulte est un enfant qui a tourné.»

Le tour de force de l'auteur réside peut-être dans le surprenant brouillage des genres qu'il réalise dans son roman lors de la fugue de Cal et de ses deux compagnons, Nuage et Pierrot. Si ce dernier affirme froidement sur les bancs d'école vouloir exercer plus tard le métier de «tueur», rien ne laisse imaginer que l'adolescent deviendra par la suite un tueur en série. Le roman quitte donc en cours de route les chemins qu'il avait balisés pour nous plonger dans une aventure de plus en plus délirante et inquiétante. Fini l'innocence attachante des trois enfants rêvassant tranquillement sous leur tipi ! «L'avènement des rêves sérieux» de Pierrot entraîne les trois amis à s'élancer sur les routes sans lendemain de la vie nomade, à la recherche de cette «terre à personne» tant fantasmée. Loin de se résoudre à tuer selon ses idéaux les «empêcheurs de vivre» ou les «défectueux» (dont la figure emblématique est pour lui le patron de l'industrie qui a licencié son père), Pierrot oublie vite son obscure révolte contre les injustices sociales ainsi que son projet d'exil et sombre dans une pure folie meurtrière où le crime s'élabore comme une œuvre d'art. Les rêveries contemplatives et hédonistes de Cal tournent, quant à elles, à l'obsession et le rendent complètement indifférent au monde. Enfermé dans son univers intérieur, Cal finit par perdre tout ancrage dans la réalité et devient un être fantomatique, un «spectateur» contraint de regarder les autres agir et d'observer, sans réaction possible, ses liens d'amitié se défaire. La volonté commune des trois adolescents de se débarrasser du «superflu de l'existence» pour vivre «l'intensité du vécu» et la beauté de «l'éphémère» au plus près de la nature et à l'écart des hommes s'affaiblit, au fil de leur déambulation, devant l'attrait des plaisirs éphémères de la consommation, du luxe des belles voitures et des beaux vêtements. «La belle insouciance [prend] des rides.» Nuage, censée courir «contre la course», en vient à courir avec les paris de Pierrot pour de l'argent. La quête de cette «terre à personne» à travers les montagnes prend des allures de road movie sous la direction de Pierrot et aboutit dans un grand hôtel luxueux où ce dernier et Nuage s'inventent des romances à l'hollywoodienne tandis que Cal s'isole dans une profonde solitude. Si un tour de passe-passe narratif semble justifier à la fin du roman le tournant cauchemardesque que prend cette histoire, ce «dérapage» romanesque ne met pas moins le doigt sur les limites de nos rêves et de nos idéaux, aussi bien sur les dérives qu'ils peuvent engendrer que sur leur fragilité face à une société marchande qui les pollue ou les «massacre», reléguant en marge ceux qui persistent comme Cal à rêver autrement qu'elle, au risque de s'égarer tristement derrière leurs paupières. Reste le souvenir nostalgique du vent de liberté qui soufflait dans l'esprit de Cal au début de cette aventure.