Les Six rendez-vous d'Owen Saïd Markko
Roman

C’est l’histoire d’un collectionneur de conversations, l’aventure d’un homme qui change d’identité comme de chemise, le récit d’une errance contrariée, un cri d’amour à Beyrouth, Bruxelles ou Berlin; c’est aussi une valse imaginaire, un manuel d’architecture instantanée, un hymne aux vins lourds et à l’éthylisme léger et les interventions canailles d’une conscience malveillante. On y croisera un cendrier parlant, un douanier peu honnête, quelques jolies filles, un artiste anxieux, une grammaire en ancien gallois, quelques bouteilles de Chimay bleue et peut-être Joe Dassin.

Critique

de Anne Pitteloud

Le Genevois Michaël Perruchoud met en scène les six rencontres insolites d'un «collectionneur de conversations» qui arpente le monde pour se perdre… et se trouver. Un éloge du voyage et de l'écriture comme invention de soi.

La langue est reine et l'imagination décomplexée, chez l'auteur genevois né en 1974. Si ses romans surprennent par leur diversité – de ton, d'univers –, tous sont marqués par une plume libre et gourmande, tantôt lyrique tantôt caustique, où l'humour alterne avec de belles envolées poétiques. Michaël Perruchoud est romancier, chansonnier, cofondateur du site littéraire www.cousumouche.com, qui publie en libre accès depuis 2002 des nouvelles, feuilletons, chroniques, pièces de théâtre et BD (Perruchoud signe notamment les scénarios de Bébert au bistro, strips de son ami québécois Sébastien G. Couture). Cousu mouche s'est associé avec l'éditeur fribourgeois Faim de siècle, et c'est à cette enseigne que Michaël Perruchoud publie aujourd'hui ses Six rendez-vous d'Owen Saïd Markko: la réjouissante chronique d'un «collectionneur de conversations», qui change de nom, de métier, de famille et de passé au gré de ses rencontres.

C'est qu'il voyage dans une géographie aussi réelle qu'affective. De Salamanque à Bruxelles, de Berlin à Saint-Pétersbourg, le narrateur est tour à tour Yvo Stenic, Valentin Pieux, Vittorio ou Darin Duff. Un flirt inabouti avec une étudiante espagnole, une soirée magique avec un metteur en scène dans un bar de Beyrouth, un ancien ami désillusionné avec lequel il bâtit une maison imaginaire, une biologiste hippie, «velléitaire et gueularde» ou un vieux Russe, amoureux des mots, qui écrit une grammaire de gallois ancien et se dit «plus proche de François Rabelais que de la plupart de [ses] voisins»: autant de personnages insolites, grandioses ou misérables, ordinaires parfois, toujours magnifiés par le regard du narrateur.

Sous la plume de Michaël Perruchoud naît un monde vivant et chaotique, compliqué, attachant. Ici les rêves tutoient la trivialité, la poésie surgit dans l'alcool et les bars enfumés. Et le déplacement – de lieu et d'identité – autorise cet écart qui confère au regard son acuité et ouvre à l'étrange, à l'autre. La générosité foisonnante du roman séduit, même si son narrateur se laisse parfois aller à des envolées qu'on se surprend à trouver un peu faciles. Emporté par le plaisir de la langue, s'écouterait-il parler – écrire –, l'auteur se prendrait-il trop au sérieux? Mais celui-ci déjoue promptement ce piège grâce aux interventions intempestives de Charly, la mauvaise conscience du narrateur, qui prend successivement la forme d'un dromadaire, d'un réverbère, d'un perroquet ou d'un cendrier pour modérer les ardeurs de notre héros, souligner les failles de son raisonnement, ses supposés mensonges et ses postures de donneur de leçons. Ce dialogue ironique invite le lecteur à se méfier des mots, mais dit aussi l'impossible tâche de parler vraiment de soi et des autres, l'inévitable torsion qu'opère le langage sur le monde.

Alors, si inventer est inéluctable, autant jouer à fond le jeu de l'imagination et de la poésie. Derrière ses multiples masques, le narrateur distingue «comme une constante, tout de même, dans les histoires que je raconte, que je me raconte, les histoires qui viennent et qui sortent de moi. C'est ce vertige qui me hante, ce bord de falaise qui me nargue et ce soulagement à l'heure de lâcher prise et de me laisser tournoyer comme les feuilles à l'automne.» Les mots donnent une structure au vertige, en même temps qu'ils permettent d'éprouver la liberté infinie de l'imaginaire. Comme l'alcool, ils enivrent. Si Owen Saïd Markko change de noms et de continents, c'est pour fuir une identité étouffante, enfermée dans un passé sédimenté et les lourdeurs de la mémoire: il s'invente «une démarche légère au fil des routes» et danse autour de sa vie. «Qu'on essaie de me reprendre ce que j'ai dansé, dit un proverbe ibère.» Cette danse, c'est aussi celle de Michaël Perruchoud. Son style jubilatoire participe de cette quête de liberté tout à la fois joyeuse et grave, et les phrases prennent leur envol, les mots valsent avec sensualité au rythme de sa fantaisie débridée.