Dessalines

Ancien esclave à Saint-Domingue, Dessalines participe à l'insurrection des Noirs contre la France des colons, et devient très tôt le bras droit de Toussaint Louverture. Après la déportation de celui-ci, il mène victorieusement la lutte pour l'Indépendance de ce qui devient Haïti le 1er janvier 1804. Couronné empereur la même année, il est assassiné en 1806. L'objet de ce roman est moins le Dessalines historique et énigmatique que le regard qu'Alfred, un jeune suisse qui a quitté la Suisse en 1798 pour ouvrir un cabinet de lecture à Saint-Marc, porte sur lui. Il essaye de cerner aussi bien le personnage mystérieux que lui-même, d'y voir plus clair sur l'Europe d'où il vient comme sur le jeune État que ces nouveaux libérés sont en train de mettre en place aux Antilles. Il le fait la plume à la main, à travers une série de lettres qu'il adresse à «celle qui est restée en Suisse», sa nièce, une enfant. À travers cette correspondance imaginaire se font entendre différentes voix, et des questions qui sont encore celles de notre présent, en ce début de XXI e siècle.

Critique et entretien

de Anne Pitteloud

Malgré les apparences, Dessalines n'est pas un roman historique. Le livre de Guy Poitry tourne bien autour de la figure rebelle et cruelle du général qui mena Saint-Domingue à l'indépendance. Mais il le fait à la manière d'une phalène autour d'une flamme: sans jamais trop s'en approcher, conservant des angles morts, comme aveuglé par son objet. Cette impression est suscitée par la structure même du livre: les événements historiques sont racontés par les lettres qu'Alfred envoie à sa nièce Cécile, une fillette qu'il connaît à peine. Ces missives restées sans réponse n'offrent que des fragments de réalité entre lesquels surgit le vide – autant d'ellipses qui font écho à l'absence au cœur même d'Alfred. C'est qu'il est «incapable de se regarder en face, directement», et tout le livre est marqué par cet écart.

Personnage fictif, ce jeune libraire vaudois exilé dans l'île tient sa correspondance entre février 1802 et avril 1805. Non seulement les événements sont perçus à travers ce premier filtre, mais nous n'y avons pas directement accès: les lettres sont «rapportées», paraphrasées par celles qui les lisent – mère, sœurs, tantes. Différents points de vue se mêlent à celui du libraire, on entend d'autres voix que la sienne: entre le lecteur, le personnage d'Alfred et les faits historiques qu'il relate s'instaure alors une distance, qui coïncide avec celle séparant le libraire de la vie, et de son propre corps. Ce Blanc au milieu des Noirs est aussi un «blanc»: son corps «transparent» semble parfois s'effacer. Il marche avec peine et finira paralysé. A Saint-Marc, au milieu de la foule, «il ne distingue pas les visages, reste là les yeux grand ouverts et ne voit pas des hommes, n'est plus un homme. Une tache claire dans la foule; sur la toile, un point que les pinceaux n'auraient pas recouverts; dans la musique, un silence.»

Lui qui habite si peu son corps et le monde investira l'espace de la page: «il n'essaiera pas d'aller au-delà», mais sa vie se déroule dans ce blanc qu'il remplit entièrement, ne laissant aucune marge. La page devient lieu géographique et temporel, c'est là qu'il avance alors que, peut-être, «dans le blanc entre deux mots, des vies ont été fauchées».

Ainsi la guerre surgit à travers ses mots, et le regard de ses lectrices. Là, Dessalines devient personnage romanesque, qui incarne tout ce qu'Alfred n'est pas. Dans le miroir que lui tend ce double inversé, le libraire se cherche, s'interroge, se construit peu à peu. S'il est venu se perdre dans cette île, c'est porté par le désir de «retrouver des forces primitives, celles-là mêmes qui manquent à son corps; les retrouver déchaînées: l'Afrique qui s'est levée là-bas et qui marche sans que rien ne puisse l'arrêter...» Lui ne marche plus, mais cette énergie résonne en lui et son prénom recèle comme une Afrique secrète. Son écriture rapide trahit son tumulte intérieur, l'urgence de témoigner avant la paralysie totale. Guy Poitry signe un beau portrait en creux, celui tout en pudeur d'un libraire qui finit par exister en parlant d'un «plus grand que lui».


Entretien avec Guy Poitry

Pourquoi vous être intéressé à l'indépendance haïtienne? Quels sont les éléments qui vous ont attiré dans cette époque et ce lieu?

D'abord le fait qu'on soit dans une période de «révolutions», au pluriel et dans tous les sens du terme. Ceci aussi bien à Saint-Domingue-Haïti qu'en Suisse. On voit des pays qui se forment, avec des populations hétérogènes qui doivent s'organiser socialement, politiquement, et redéfinir leurs rapports avec leurs voisins. En Haïti particulièrement, tout semble ouvert: on pourrait (théoriquement) construire un Etat tout à fait neuf – et c'est d'une certaine façon ce qu'attend le personnage fictif principal, Alfred. Il est curieux de voir apparaître quelque chose d'inédit, alors qu'en Europe l'ordre bonapartiste s'est déjà imposé; mais en même temps, il découvre le poids des anciens modèles européens sur ces jeunes dirigeants noirs et mulâtres.

Dessalines est moins connu que Toussaint Louverture, pourquoi avoir choisi cette figure?

Précisément parce qu'il est peu connu: il m'a semblé qu'il n'y avait guère que la fiction qui puisse essayer de lui restituer une cohérence. On a des témoignages extrêmement différents et contradictoires sur lui et sur son action, qui viennent tous de généraux ou de planteurs français qu'il avait vaincus et spoliés: c'est par excellence, pour eux, le barbare, l'ennemi, l'homme haïssable. Mais aussi, il s'oppose à Toussaint Louverture dans la mesure où ce dernier était un homme d'ordre, un authentique dictateur à l'européenne, et un être dont la mort en exil a fait un véritable mythe. Dessalines, lui, n'a pas accédé au mythe après sa mort; et surtout, durant les quelque deux années où il a «dirigé» le pays, il semble avoir plutôt été un facteur de désordre. C'est sans doute la raison pour laquelle on l'a assassiné: il n'avait rien d'un bâtisseur. Et c'est ce qui me fascine. J'ai voulu voir en lui une figure perpétuellement ironique, qui parodie délibérément le pouvoir et ses formes, qui refuse d'établir un ordre, qui conserve intacte toute la violence rebelle qu'il y avait en lui dès les temps de l'esclavage; qui échappe à tout et à tous.

Cette époque troublée est l'occasion de plonger dans les mécanismes du pouvoir, les pièges de la liberté. En quoi cela fait-il écho au monde contemporain?

L'Haïti qui obtient alors son Indépendance fait l'expérience de la petitesse, à un moment où l'on voit au contraire se dessiner de grands empires dans le monde: les empires français, britannique, autrichien, russe… C'est évidemment une situation qui peut rappeler la nôtre aujourd'hui, en Suisse; et j'ai projeté dans le Vaudois Alfred les sentiments que peut éprouver un Suisse comme moi, qui suis profondément attaché à un système de démocratie directe et donc à un pays de taille réduite, indépendant, à l'écart des grandes «unions» d'Etats… J'ai écrit ce roman il y a déjà plusieurs années, mais je suis frappé de voir revenir, de plus en plus, des mentalités bonapartistes chez certains hommes politiques, non seulement en France mais en Suisse; et des discours dans lesquels des représentants de «grands» pays font délibérément la leçon aux «petits», ou tentent de les réduire au silence…

Le libraire est venu se perdre loin de chez lui, et se cherche en se confrontant à l'étrangeté, à l'altérité. Mouvement/immobilité, corps/esprit, violence/littérature, parole/silence: les oppositions dessinent des lignes de force au fil du roman, et le général haïtien apparaît comme le double inversé du libraire. Dessalines est-il un moyen de parler d'Alfred, ou est-ce l'inverse?

Tout est présenté, dans ces «lettres», à travers le regard d'Alfred. C'est donc lui qui s'interroge sur lui-même (et sur son temps) en interrogeant Dessalines. J'ai voulu conserver à Dessalines sa part d'énigme: il sert en fait de grand point d'interrogation pour un Alfred qui, d'ailleurs, a renoncé à obtenir des réponses à ses questions, qui apprécie même que tout reste en suspens.

Quel rôle jouent les livres et l'écriture pour Alfred?

Alfred est un homme du XVIIIe siècle, imprégné de toutes les lectures qu'il a faites, et encore habité par les espoirs que les idées des Lumières ont suscités en lui. Sauver un cabinet de lecture, préserver les livres de la destruction, c'est un peu tenter de conserver ce qu'il y avait de meilleur dans l'esprit des Lumières, mais isolé, détaché de ce qu'il est devenu dans la réalité quasiment dès le début de la Révolution. Pour ce qui est de l'écriture, des lettres qu'il envoie en Suisse, je dirais que c'est également une sorte de prise de distance critique par rapport au réel – aussi bien le réel lointain de sa famille et de l'Europe, que le réel rapproché de ce qui se passe en Haïti. Alfred est immobile au fond de sa librairie pendant que les armées courent un peu partout dans le monde: il se retire, donc, mais conserve des liens avec quelques êtres choisis, dans la distance, en envoyant ses lettres au loin. C'est une manière de préserver sa liberté de pensée dans un temps où la rapidité et la brutalité des changements entraînent les individus malgré eux et limitent leur capacité à prendre du recul.

Les destinataires des lettres sont essentiellement des lectrices, pourquoi?

A l'opposition entre les armes et les lettres (ou la littérature) répond celle entre hommes et femmes. Un des grands reproches qu'on a adressés à Toussaint Louverture, de son vivant déjà, est d'avoir réintroduit des hiérarchies à l'intérieur de cette population d'anciens esclaves: le soldat est supérieur au cultivateur, mais au sein même du groupe des cultivateurs, les hommes reçoivent un meilleur salaire que les femmes, pour le même travail. Toussaint a parfaitement intégré la logique européenne du temps, il la prolonge et la radicalise. Tout naturellement, si je puis dire, Alfred se positionne du côté des femmes, non seulement du fait qu'il les choisit comme destinataires, mais dans la mesure où, par réaction contre ce monde guerrier, il se tourne plus volontiers vers les Noires, celles qui tentent de subsister dans la petite ville où se passe l'action, alors qu'on a envoyé leurs hommes aux champs ou en caserne.

Ses «lectrices» sont de moins en moins présentes au fil de la correspondance: le signe qu'Alfred se réapproprie son discours?

Ce serait plutôt l'inverse: j'ai cherché à présenter un personnage qui sent de plus en plus que tout lui échappe, que le monde «comme il va» n'est pas le sien. Et par conséquent, lui ne «va» plus, il a toujours plus de peine à marcher, il finit par ne plus marcher du tout. Il se retire toujours plus, et le rapport même au destinataire vers lequel il se tourne en pensée devient plus douteux. J'ai essayé de motiver cela notamment en lui faisant supposer que sa mère et ses sœurs s'intéressent bien davantage à ce qui peut arriver à leurs fils, frères, époux, impliqués dans les guerres napoléoniennes. La question devient alors plutôt celle de la fin, de l'interruption: comment et où s'arrêter? Pas sur le couronnement de Dessalines, encore moins sur le sacre de Napoléon: pas de «grande et belle» fin en apothéose…

Votre Dessalines n'est cependant pas un roman historique. Sa forme est particulièrement remarquable: les lettres d'Alfred, paraphrasées par ses destinataires multiples, dessinent un portrait en creux du libraire. Il parle peu de lui, surtout des événements et de Dessalines, auxquels le lecteur a accès de loin: ce procédé de lettres rapportées crée une distance entre le lecteur et les événements. Parlez-nous de ce choix formel.

J'ai opté pour la paraphrase des lettres supposées d'Alfred pour éviter le double écueil du pastiche (du prétendu style d'époque) et de l'anachronisme. Mais surtout, la paraphrase me permet de faire entendre de multiples voix, parfois lointaines, parfois très proches. C'est ainsi qu'on peut avoir des bribes de discours à la première personne attribuables à Alfred, à Dessalines, aux soldats français, au narrateur… et il arrive que ce «je» soit indécis: il peut renvoyer à Alfred aussi bien qu'à Dessalines ou au narrateur, il peut même faire se mêler des temps différents, celui du début du XIXe et celui du début du XXIe siècle, de même que la grande Histoire et la petite histoire personnelle.

Votre style est précis, rythmé, concis, elliptique. Pourquoi cette urgence, qui contraste avec l'immobilité d'Alfred?

Dans une période telle que celle où le personnage est censé vivre, face à la violence de ce qui s'abat sur ces malheureux Haïtiens, il me semblait impossible d'adopter un ton neutre, égal, paisible. Je n'ai pas pour autant voulu imiter certains auteurs africains, par exemple, qui font dans le paroxysme, qui exacerbent la violence de leur écriture. Le style pour lequel j'ai opté est un peu la résultante des deux sentiments qui déchirent Alfred: d'un côté l'indignation, la rage, la fureur même; de l'autre, le découragement, le sentiment d'impuissance. Au total, une sorte de bouillonnement intérieur sans véritable explosion. C'est peut-être le seul mode d'expression qui nous soit laissé, à nous qui sommes tout près de l'Histoire qui se joue sous des formes révoltantes, et qui ne pouvons (ou ne voulons) intervenir vraiment pour en modifier le cours…