Un avant-goût de printemps

Alex Capus
traduction de : Erica Pedretti

C'est un drame bien réel qui fournit à Alex Capus, l'un des meilleurs représentants de la nouvelle génération des écrivains de langue allemande, le point de départ d'Un avant-goût de printemps. Le faits divers y devient un roman où les souvenirs se mêlent aux témoignages, où les documents affleurent au fil du récit, pour mieux en préserver la part d'incertitude, de suspense. Ainsi se reconstruit sous nos yeux avec une rare finesse, l'histoire d'un quatuor amoureux frappé d'hésitation: deux jeunes braqueurs poussés vers l'abîme par le nihilisme et deux jeunes femmes qui se laissent - ou non - séduire, entourés de multiples personnages jouant leur propre partition.

Entretien avec Alex Capus

de Elisabeth Vust

Journaliste avant d'être romancier et nouvelliste, Alex Capus a le goût des histoires vraies et de l'enquête. «Je vis et j'écris dans la conviction de ne jamais vraiment rien inventer», dit ce recycleur de réel, auteur d'une dizaine de livres dont une brillante spéculation autour de Robert Louis Stevenson Reisen im Licht der Sterne (2005). Pour l'Alémanique, l'île au trésor se situe souvent dans les archives. Fast ein bisschen Frühling (2002) suit la cavale de deux braqueurs allemands échoués à Bâle lors de l'hiver 1933-1934. Premier titre de l'écrivain à être traduit en français, Un avant-goût de printemps est un roman basé sur un fait divers authentique.

Contrairement à Bonnie Parker et Clyde Barrow, qui agissent à la même période, Kurt Sandweg et Waldemar Velte - les deux héros – ne marqueront pas l'Histoire (avec sa grande hache, disait Georges Perec), mais ils sont marqués par elle puisqu'ils fuient l'Allemagne nazie. Auparavant, l'un d'eux refuse de faire le salut hitlérien, insoumission qui peut mener aux camps de concentration. Dotés de nobles idéaux, ces deux jeunes hommes (23 ans) cèdent pourtant à la violence. Ce paradoxe maintient en tension le récit polyphonique et protéiforme où la passion touche à tout (sentiments, liberté, tango, voitures). Le romancier alterne avec une souplesse féline les temps, les voix et les points de vue et il a l'art du détail –réel ou inventé mais qui fait vrai. Ces détails donnent de la chair au texte qui évite la sécheresse du compte-rendu sans pour autant prendre de l'embonpoint. Ici, pas de surlignage du drame; et de l'amour en (trop faible) contrepoids. Sourire, effroi, empathie et nostalgie émanent de cette chronique vivante et attachante d'une époque qui entre dans le chaos. Les grands conflits n'éteignant pas forcément les petits, les grands parents du narrateur continueront encore longtemps leur guerre sournoise, relatée par un petit-fils qu'il ne faudrait pas confondre avec l'auteur.

Après un tragique dénouement, le narrateur parcourt la revue de presse consacrée à l'affaire Sandweg et Velte. Chaque journal a son interprétation, les uns versant une louche de morale sur les deux morts, les autres posant une main protectrice sur eux ou sur Dorly, la jeune femme qu'ils fréquentèrent pendant cet hiver sanglant. Dorly a-t-elle été leur avant-goût de printemps ou une complice calculatrice ? La narration ne laisse pas le doute planer. Peu importe en fin de compte, la notion de vérité étant caduque dans cet espace de création qu'est la mémoire. Mémoire qui fait son miel de toutes sortes d'histoires, images et mythes, comme le romancier.

Fast ein bisschen Frühling (2002) n'est ni votre premier livre ni votre dernier livre, mais le premier à être traduit en français. Les éditons Autrement vous ont-elles consulté pour le choix du livre à traduire?

L'éditeur a bien sûr décidé lui-même et tout seul. Fast ein bisschen Frühling est, jusqu'à présent, mon plus grand succès commercial – au point qu'en Suisse alémanique et dans le sud de l'Allemagne, les lycéens sont obligés de le lire, ce qui m'intrigue tout de même un peu. En général, je préfère que la lecture de mes bouquins soit volontaire.

Vu votre maîtrise du français, avez-vous collaboré avec la traductrice?

Oui, et je lui ai offert des fleurs, et on a mangé de la choucroute et du saucisson chez elle.

Le jeu autour des frontières fluctuantes entre réel et fiction est très présent dans votre oeuvre. Dans ce sens, Un avant-goût de printemps est représentatif de votre démarche romanesque…

Oui, quoique la fiction est toujours alimentée par le réel, n'est-ce pas? Et le réel me semble parfois assez irréel. En ce qui me concerne, je vis et j'écris dans la conviction de ne jamais vraiment rien inventer. Je récolte à droite et à gauche, mais je n'invente rien. Rien ne se trouve, rien ne se perd.

Le «Jeu» contient la notion de plaisir. Est-ce que je me trompe en disant que le plaisir accompagne votre écriture?

Ah, oui ! J'aime bien sûr faire ce que je fais, sinon je ne le ferai pas. Je sais que pour d'autres écrivains, leur métier est une épreuve douloureuse, ce que je respecte et admire bien évidemment à cent pour cent. Si je souffrais en écrivant, j'aurais peur que mes lecteurs courent le risque de souffrir autant à l'autre bout de la chaîne.

Une histoire vraie est au centre de votre roman – la cavale de deux braqueurs allemands pendant l'hiver 1933-1934. Pourquoi ce fait divers-là?

Parce qu'elle contient tout ce qu'il faut: la passion, la beauté, l'amour, la mort, la souffrance, la gare de l'Est et des machines à vapeur.

Le narrateur a un témoin de première main, puisque sa grand-mère se serait promenée deux fois avec les braqueurs. Quel est votre rapport avec lui, avec le «je» du roman?

J'ai eu beaucoup de peine à persuader les gens que le narrateur n'est pas l'auteur de ce roman, et que par conséquent les grands-parents du premier ne sont pas ceux du second. Ce malentendu m'a causé de multiples problèmes diplomatiques dans ma famille, car certains m'accusaient d'avoir ridiculisé mes propres grands-parents. Ma tante Heidi par exemple ne m'a plus adressé la parole depuis la sortie du roman.

Le récit est entrelardé de pièces soi-disant d'archives (rapport de police, déposition, extrait de journal). Sont-elles authentiques?

Tout à fait – au point que la police criminelle de Bâle, ayant perdu (!) ses propres archives, m'a prié de bien vouloir fournir des photocopies des documents, que j'avais photocopiés il y a quinze ans.

Vos deux braqueurs fuient l'Allemagne nazie, l'un refuse de faire le salut nazi, ce sont des insoumis dotés d'idéaux. Paradoxalement, leur «quête de la Vérité humaine» les conduit à tuer sans état d'âme. Comment comprenez-vous leur comportement?

Voilà bien la question autour de laquelle tourne tout le roman. Si j'étais capable d'y répondre en quelques mots, je ne me serais pas donné la peine d'écrire tout un roman.

Les deux fugitifs n'ont pas marqué l'Histoire, mais ils auraient pu, à l'instar de Bonnie Parker et Clyde Barrow qui agissaient à la même époque. Il n'y a parfois qu'un pas entre tomber dans l'oubli et atteindre la légende?

Si Bâle se trouvait plus près d'Hollywood, mes deux héros auraient été une concurrence redoutable pour Bonnie et Clyde. Mais ce n'est pas important. Bonnie et les trois garçons sont bien morts depuis longtemps, et leurs histoires ont été racontées, c'est tout ce qui compte.

Votre narrateur regarde le monde petit-bourgeois et paysan de ses grands-parents, le Bâle des années trente, avec empathie et sourire. Un sourire ironique et nostalgique?

Absolument. Nous avons tous, ou presque tous, des racines rurales, un grand-père ou un arrière-grand-père au moins qui travaillait encore la terre. J'aime l'idée que dans notre monde dominé par Starbucks, Nike et I-Pod (que j'aime bien, d'ailleurs), on trouve ici et là encore quelques traces de cette vie rurale (que j'aurais bien moins aimée, je pense).

D'où vient votre goût pour l'enquête, de votre grand-père policier scientifique au quai des Orfèvres?

Peut-être. C'est de la simple curiosité. J'aime les êtres humains ainsi que l'humanité, même si ce n'est pas toujours facile, et je suis d'une curiosité insatiable. Je veux tout savoir, toujours. Quand un policier s'engage à déchiffrer un crime, à comprendre le criminel et ses actions, il est l'égal de l'écrivain. Sauf que, dans le métier que j'ai choisi, il n'y a heureusement pas de condamnation à la fin. Je veux bien être flic, mais pas juge.