Yoga, meurtres, etc.

«Rester assise. Continuer à respirer. Ce fut sa première idée. Le yoga, c'est être capable de garder une position inconfortable. Tout simplement rester assise, continuer à respirer. […]

La séance de yoga approchait doucement de sa fin. Au moment de l'exercice final de relaxation, Lily pensait toujours au petit déjeuner qui l'attendait. C'était l'été, elle était seule. Seule pour tout l'été. Elle ne faisait pas la cuisine, elle ne se préparait même pas une tasse de café. Ça ne valait pas le coup. La seule chose supportable, c'était la télé. La télé, et picoler. Le programme d'été de Lily. Tout ça était nouveau pour elle. Et maintenant, par-dessus le marché, le yoga. […]

Mandalee était allongée dans la posture du corps mort, étendue sur le dos, bras et jambes un peu écartés, les yeux fermés. Shavâsana, ce n'était pas seulement une posture de relaxation, c'était aussi une préparation à la mort, ou plus exactement à l'état de mort. À la fin de chaque séance, on passait dix minutes, un quart d'heure, ainsi étendu, et sans penser à rien. Ou bien en pensant au petit déjeuner. Il arrivait que l'on s'endorme, ainsi allongé. Mais Mandalee était morte pour de bon. […]

  • Miss Winters avait-elle des problèmes cardiaques, ou bien de l'asthme? demanda l'un des policiers.

Kath se tourna lentement vers eux.

  • À ma connaissance, non, dit-elle en ponctuant ses paroles d'un mouvement de la tête.

  • Vous n'avez rien noté de particulier ?»

(Présentation du roman, éditions Calmann-Lévy)

Critique

de Elisabeth Vust

«Le métier d'écrivain ressemble à celui de la femme de ménage qui à son tour ressemble à celui d'un détective privé. On se mêle de la vie des gens, réels ou fictifs, on se met dans leur peau, sous leur peau même, on vit un peu la vie des autres. Pour moi, il n'y a rien de plus fascinant que d'essayer de deviner ce qui fait «marcher» les autres, de deviner comment ils fonctionnent, à quoi ils rêvent », disait Milena Moser en 2004. Après avoir vécu huit ans à San Francisco, la Zurichoise est revenue cet été avec mari et enfants en Suisse, pour habiter la maison familiale en Argovie. Dans Yoga, meurtres, etc., il est moins question de déménagements que de séjours temporaires, squats de canapés et de fugues. Les déjà lecteurs de Milena Moser nageront en eaux familières dans ce récit haut en couleurs où l'on retrouve les héros de C'est pas le pied! (2004). Revoilà donc San Francisco et Rhonda (conceptrice d'un site internet destiné à simplifier la vie), Alice (chamboulée par les tours que son corps lui joue), Frank (devenu guérisseur après son internement dans une clinique psychiatrique) et bien sûr Leo et Lily. Stella pour sa part troque ici ses ailes d'héroïne pour un rôle plus discret. Pour mémoire, Stella s'est suicidée il y a une quinzaine d'années - le baby blues avait accentué ses tendances dépressives-, ce qui ne l'empêche pas de veiller sur les siens, sur son fils Léo (14 ans) et la nouvelle mère de son fils, Lily; mais peut-être plus sur Frank, son ex-mari, depuis qu'il a quitté Lily.

Milena Moser ne s'intéresse pas à la famille dite traditionnelle. Décomposées, recomposées, ses familles fictives abritent des intrigues à coups de théâtre multiples. Avec elle, les femmes ne ressemblent pas à des créatures de papier glacé: elles n'ont ni les fesses ni les pensées lisses; et bien qu'elles repêchent parfois leur courage dans un verre de sherry et s'encoublent dans les obstacles du quotidien, elles assurent et assument nettement plus que ces messieurs, qui se prennent encore pour Dieu. Cela dit, quelques illusions ont la vie sauve dans ce joyeux massacre de clichés où le sérieux cohabite avec le farfelu, un mouchoir à la main. Car bien qu'il ait le goût de la farce, le drame se faufile dans tous les récits de la romancière, qui a simplement l'élégance de ne pas précipiter le moral de ses lecteurs dans leurs chaussettes. Hôtesse fort attentionnée, elle se retourne par ailleurs régulièrement sur le passé de ses personnages afin de rendre possible la lecture de Yoga, meurtres etc. sans (ou avant) C'est pas le pied! Chacun pourra donc pleinement savourer ce roman bondissant, débordant d'imagination qui cache un polar. La mort frappe en effet trois fois à la porte du studio de yoga où se rend chaque matin Lily (son pyjama lui sert de tenu de gym). Après ce réveil zen, Lily passe la journée à siroter des triples expressos au bar à café du coin ou à picoler devant la télévision. Depuis le départ de Leo chez ses grands-parents, cette jeune femme trompe sa solitude comme elle peut. Jusqu'au jour où un inconnu - son père, le docteur Wildvogel - débarque chez elle. Cet homme aux poches pleines de granules homéopathiques et d'essences de fleurs de ruisseau va s'avérer un sauveur très attachant. «Il arrive et il prend tout en charge. Il arrange tout. Il est merveilleux», commente l'auteur. Ruth pour sa part - la mère décédée de Lily - rejoint Stella et le cercle des anges gardiens. Esprits rationnels, passez votre chemin! Milena Moser brouille les frontières entre les genres (romanesques et sexuels).

Elle dynamite avec impertinence les mythes - Superman et Superwoman n'ont qu'à bien se tenir -, elle joue à saute-mouton avec les normes, elle incite chacune à puiser en elle-même la force de vivre au lieu d'attendre qu'un homme ne la lui donne. Et elle ne craint pas le paradoxe, en plaçant le fantasme du père idéal au cœur de Yoga, meurtres, etc. Pour apprécier les fictions non pas moitié-moitié, mais plutôt quatre quarts (suspense, sentiments, satire, société) de la romancière, il faut aimer les excès et exagérations, la fantaisie et les changements d'humeur. Ses héros feront-ils le voyage du retour avec elle? On peut supposer que son prochain roman se passera en Suisse (tout comme ses premiers dont le merveilleusement grinçant L'île des femmes de ménage). «Il était temps que moi aussi je fasse une fois un sacrifice pour mon pays, ce sont des choses que l'on apprend en Amérique. La main sur le cœur, Switzerland forever», écrit-elle dans une interview fictive de Renée Zellweger. Aucun doute, Milena Moser n'a pas perdu un gramme d'ironie pendant son séjour californien. Mesdames, rentrez vos géraniums! Fils de Tell, aux abris!

Revue de presse

[...] Ça se passe comme ça chez Milena Moser: c'est drôle, on rit, et soudain on rit jaune, parce qu'on se rend compte avec un certain effroi que Milena Moser nous fait rire de choses absolument dramatiques – la boulimie maladive d'une adolescente rejetée par son père, le refus de grands-parents de rendre leur petit-fils à la fin des vacances, le suicide d'une mère de famille convaincue que le bonheur de son bébé dépend de sa disparition à elle.
C'est d'ailleurs le grand malentendu à propos de miss Moser, 43 ans: à force de n'avoir vu dans ses livres que des divertissements légers et glamour, contre-culture de la tradition littéraire politique et engagée alémanique, on a préféré esquiver la noirceur désespérée de ses personnages, femmes ou adolescentes, souvent, comme pas par hasard. [...] (Isabelle Falconnier, L’Hebdo, 24.05.2006)

[...] Votre roman décode avec beaucoup d'ironie le monde du yoga et ses petits travers, si humains... Les coucheries des maîtres yogis, les plus ascètes qui s'envoient des viennoiseries à la première contrariété. Et moi qui croyais que vous étiez une adepte, vous-même, des studios de yoga!
Milena Moser: Comme je suis vraiment très proche de mon premier professeur de yoga, Alice Joanou – qui a, de loin, servi de modèle pour Kath – je porte un regard d'initiée sur le milieu. Sur l'actuel univers du yoga. Et j'y vois beaucoup de choses irritantes ou ridicules. Mais je suis pleine de respect et d'amour pour l'essence du yoga. (Renata Libal, Femina, 04.06.2006)

Ses romans acidulés en avaient fait une star alémanique des années 90. Installée aux États-Unis, Milena Moser poursuit sur sa lancée. Ce livre constitue la suite de C'est pas le pied. Lily la Zurichoise est installée à San Francisco. Elle participe à une enquête mollachue dans un studio de yoga. L'essentiel reste la description du "cauchemar américain". On s'ennuie un brin. (ed, Tribune de Genève, 30.06.2006)

[…] Comme souvent chez Milena Moser, tout a l'air loufoque et léger. Il est vrai que les personnages sont gratinés: l'ex-mari devenu guérisseur, le père qui réapparaît après quinze ans de silence avec l'urne funéraire de sa femme sous le bras, le détective privé qui pratique l'amour à la va-vite, sans oublier quelques fantômes avec lesquels les vivants communiquent le plus naturellement du monde... Mais les romans de Milena Moser ne sont pas que "distrayants"; ils recèlent une véritable noirceur. Un gosse rêve d'une famille normale, une ado boulimique veut changer d'identité... Entre intrigue policière et thérapie familiale, Yoga, meurtres, etc. fait rire, mais d'un rire jaune. C'est pour ça (aussi) qu'on aime Milena Moser. (Manuela Giroud, Le Nouvelliste, 23.06.2006)

En 1994, une grande brunette bien trop jolie pour être sérieuse débarquait au pays de Frisch et de Dürrenmatt avec L'Île des femmes de ménage, un petit bijou de fantaisie et de cruauté racontant la vengeance d'Irma, femme de ménage surdiplômée, au service d'une superwoman aussi brillante qu'énervante. Quatre romans et autant de succès plus tard, elle est devenue l'égérie d'une littérature tragi-comique qui marie histoires de bonnes femmes, féminisme joyeux et satire grinçante de la société. Qu'elle soit zurichoise ou californienne, puisqu'il y a huit ans, sur un coup de cœur, Milena Moser s'est installée avec enfants et mari à San Francisco, plongeant du coup ses héros jusque-là suisses dans l'atmosphère néohippie et multiculturelle des bords du Pacifique. Sur le point de regagner la Suisse et de s'établir à Möriken-Wildegg, le village d'enfance argovien de son mari le photographe Thomas Kern, elle ne s'est pas fait tatouer sur l'épaule le skyline de San Francisco comme son fils Lino, 18 ans, mais ramènera dans ses valises la saine habitude d'être simply friendly. "Même si, en Suisse, ça me vaudra sûrement d'être prise pour une folle". […] (Isabelle Falconnier, L’Hebdo, 08.06.2006)