La Poupée fourrée [Erdnüsse. Totschlagen]
Sept nouvelles

Contemporaines, les nouvelles de ce recueil affirment une vitalité radioactive  elles restituent la vérité de nos vécus relationnels spécifiques à ce tournant du siècle, ouvrent avec une audace tragi-comique les portes de nos secrets les mieux gardés.

Les nouvelles de Ruth Schweikert délogent le mensonge et l'exposent crûment... bien que tendrement. En se laissant couler jusqu'au fond du malaise, chaque personnage s'offre le luxe de s'ouvrir délicatement à de nouvelles possibilités de vie, s'extrait de l'hypocrisie et de l'apparence statuaire, met à jour les mécanismes sociaux, familiaux, humains, qui le ligotait et ainsi, se raccommode avec des émotions authentiques – aussi surprenantes soit-elles.

Critique

de Marion Graf (Feuxcroisés)

Comment vivez-vous le fait d'avoir à prendre la parole à l'ouverture de la Foire du livre, et sous la forme qui vous est proposée?

Je n'aurais sans doute pas pu accepter cette invitation à d'autres conditions. On nous donne moins de cinq minutes: donc, heureusement, pas question de faire un discours politique! personne ne saurait attendre de nous que nous expliquions la Suisse au monde, ou le monde à la Suisse. Et puis, le fait d'être cinq orateurs nous dégage de la responsabilité de représenter la Suisse. Chose pour ainsi dire impossible, il faudrait commencer par avoir une image de soi... tout ce que j'aurais pu faire, c'est lire une liste de noms... Mais la forme qu'on nous propose ouvre de nouvelles perspectives. Ce sera cinq petites fleurs, cinq petits cailloux de littérature, alignés. C'est tout.

Ecrire en Suisse, qu'est-ce que ça signifie pour vous?

Sur ce sujet, on peut dire presque n'importe quoi et son contraire, chaque phrase est à la fois juste et fausse. D'une part, la densité d'auteurs est considérable. Ce qui semble prouver qu'on peut exister en tant qu'écrivain, dans ce pays... mais en fait, on est réduit à néant, dès que possible. Pensez à la méchanceté des attaques contre Adolf Muschg, et pas seulement de la part des politiciens, même de la part des critiques. Ces mêmes «feuilletons» qui par ailleurs réclament et se plaignent quand nous ne leur donnons pas de textes. Le problème, c'est qu'il n'y a pas de continuité. La critique est avide de nouveaux noms. Un jeune écrivain est très vite pris au sérieux. Attendu. Choyé. Chouchouté. Puis dès le deuxième livre, on nous guette au contour. Et il y a bien des auteurs qui ont toujours écrit, et bien, et qui à cinquante ans se retrouvent sans un sou. Vraiment pauvres. Il faut aussi considérer l'exiguïté du pays. Ici encore, elle est à double tranchant. D'une part c'est plus facile. on se connaît. Tout ce qui est lisible trouve un éditeur. Mais par ailleurs, le marché reste limité. Des ventes de 1500, 2000 livres, c'est tout ce qu'on peut attendre.

Comment, pour vous, s'est opéré le passage d'un livre à l'autre?

Ecrire, c'était un rêve d'enfance, et j'étais bien la seule à y croire - parfois difficilement - au moment où j'écrivais mes premières nouvelles. Une fois le livre paru, subitement c'es devenu une évidence : de divers côté, on m'a demandé des textes, toutes sortes de sollicitations qui donnent confiance, le sentiment qu'écrire est bien un métier.

Quel a été le premier personnage, ou la première image qui s'est imposée?

En fait, tout est parti d'un épisode qui a disparu du roman: il y a trois ans, de passage à Côme, j'ai vu dans une vitrine une chemise d'homme qui m'a plu, j'ai voulu l'acheter, mais le magasin était fermé. Impossible de rester jusqu'à l'ouverture. Alors j'ai imaginé tout un scénario: des semaines plus tard, je revenais à Côme pour acheter cette chemise, qui entre-temps avait trouvé preneur. Comme le vendeur savait qui l'avait achetée, je me rendais chez ce client, lui expliquais qu je venais pour cette chemise, etc. etc... et de fil en aiguille, j'avais inventé toute une histoire, que ces gens avaient quelque chose à voir avec moi, qu'une demi-soeur faisait son apparition, et tous ces fils se nouaient. L'anecdote s'est effacée, en fin de compte, mais quelque chose subsiste, le rôle du hasard, la demi-soeur, une constellation de personnages. Puis j'ai vu un film de Sophie Calle, No sex last night, j'aime beaucoup son travail, cette manière de faire des expériences artistiques à partir de sa propre vie. J'ai écrit un texte sur ce film, on en retrouve des bribes dans le dernier chapitre du roman. Troisième élément: on m'a demandé, il y a presque quatre ans, d'écrire des textes pour une exposition à New York, au Swiss Institute; à cette occasion, j'ai rencontré plusieurs femmes peintres, et ma fascination pour la peinture s'en est trouvée renforcée, renouvelée; en fait, c'est cela que j'aurais aimé pouvoir faire. Et c'est ainsi que l'héroïne est devenue peintre.

Comment avez-vous trouvé la forme du roman?

J'ai juste posé un cadre: la journée où Aleks fête ses trente ans; un enfant est conçu ce jour-là, qui mourra avant sa naissance. C'était esquisser un espace, ouvert sur le passé et l'avenir. Une fois ce double cadre fixé, tout a été possible, digressions et détours. J'ai avancé en suivant les personnages, sans avoir de vision d'ensemble, si ce n'est qu'à la fin, bien sûr, je me suis assurée de la justesse de la chronologie.

Pourquoi l'héroïne, Alexandra, choisit-elle un surnom masculin, Aleks?

Elle veut échapper aux rôles, aux attributs, aux définitions qui sont habituellement assimilés à l'identité féminine, et qui, tant dans sa vie privée que dans ses projets d'artiste, lui paraissent avoir quelque chose de réducteur, de contraignant.

Par rapport à votre premier livre, le regard est moins violent, les personnages, plus nuancés. Et puis, ce ne sont plus des figures aussi explicitement marginales. Votre perception des relations entre les générations a-t-elle évolué?

Oui. J'ai voulu que tous les personnages aient des côtés positifs et négatifs. Les plus jeunes portent le poids de ce qu'ont vécu les plus âgés. Tous sont blessés, tous sont des victimes, mais pas exclusivement...

Je dirais plutôt que ces personnages ne sont pas des gens en quête de pouvoir, et qu'ils manquent d'autonomie. Mais l'autonomie est-elle possible? Jusqu'où va véritablement le pouvoir d'un puissant? Die Menschen tun, was geschieht, les hommes agissent selon ce qui advient, a dit Musil. Thomas Hürlimann cite parfois cette formule, et je pourrais aussi la faire mienne: on agit, oui, mais à l'intérieur d'un cadre qui nous échappe. D'ailleurs, c'est ainsi que j'écris, la perspective n'est pas celle d'une narratrice omnisciente. Le regard glisse d'un personnage à l'autre, Aleks, bien sûr, n'est pas passive, elle a des idées, mais quand elle peint, c'est pour essayer de «se comprendre elle-même, de comprendre sa propre histoire et les histoires de ce monde.»

Le regard que porte le roman sur l'ésotérisme, la magie, le surnaturel, n'est pas dépourvu d'ambiguïté. Que cherchez-vous à exprimer par là?

Vous pensez peut-être à la scène du coup de foudre, qui a été prédit à Aleks tel jour à telle heure et à tel endroit, et qui effectivement éclate. Mais en fait, au lieu dit, six hommes se trouvent rassemblés, et au fond, il y a bel et bien un choix, de la part des deux intéressés. Par le biais du surnaturel, j'ai pu aborder la question du hasard qui guide nos vies: c'est bien là un des grands thèmes de ce livre: qu'est-ce qui définit un destin, un homme, comment se construit le monde? On ne maîtrise pas tout, on ne voit pas tout. Il est vrai qu'il y a souvent de l'ironie, parce que je n'ai pas voulu donner de réponse à cette question.

Que représente pour vous Paris, qui dans le roman figure une sorte de point de fuite?

J'y vais souvent. Nous prévoyons même de nous y installer, dans quelques mois. Je suis de ceux que fascine la grande ville, l'autre langue, cette impression d'être sans importance, anonyme, de disparaître, de se fondre dans la fourmilière. Sans illusions, du reste, je sais parfaitement que ce n'est pas toujours facile, mais on peut y trouver une sorte de liberté.

Je redoute d'être trop gâtée, ici. D'ignorer ce qu'est le destin de la plus grande partie de l'humanité. Et d'ailleurs, l'absence de racines, c'est une constante de ma vie. Il n'y a pas d'endroit dont je puisse dire que j'y suis chez moi. Je n'ai pas de raison d'être ici, alors pourquoi ne pas être ailleurs ? Tout a été une succession de hasards. J'en suis consciente, tout aurait pu aller tout autrement. Ce sera Paris, mais tout aussi bien, ç'aurait pu être Londres.

Quels auteurs vous ont le plus marquée?

L'exemple de Frisch a été capital. M'a surtout impressionnée sa manière de rester visible dans ses textes, en tant que personne. Et puis, j'ai toujours cherché du côté des femmes écrivains. Ingeborg Bachmann, Nathalie Guinzbourg. par curiosité pour une tradition d'écriture féminine encore fragile. Vous savez, on nous pose perpétuellement ces questions... Ecrivez-vous pour les femmes? etc.

Votre première pièce de théâtre sera créée le 22 octobre. Pouvez-vous d'ores et déjà en dire quelques mots?

La pièce s'appelle Welcome home, elle ne repose pas sur une dramaturgie classique, mais reprend certains éléments du livre: il s'agit d'une histoire de famille, racontée par fragments, en 20 scènes. Les personnages principaux sont un père et sa fille, lui est Hongrois, réfugié en Suisse en 1956, et elle part pour Boston. Ils se rencontrent dans un espace où le temps se brouille, se dissout. La vidéo intervient, dans le texte même...

Revue de presse

Ruth Schweikert, une nouvelliste percutante
"Erdnüsse. Totschlagen". Soit: Cacahuètes. Assommer. C'est sous ce titre original percutant, deux petites salves brutales répercutées tout au long des sept nouvelles du recueil traduit aujourd'hui en français, que Ruth Schweikert, en 1994, a fait une entrée remarquée dans les lettres alémaniques.
[...] Les sept jeunes femmes protagonistes des nouvelles rassemblées dans La Poupée fourrée ont au moins deux points communs: leur âge, environ trente ans, et un destin chaotique. Un virage existentiel, la mort d'un proche, ou quelque autre catastrophe, les confrontent brutalement au désordre de leur vie. [...] (Marion Graf, Le Temps)