Langues de feu [Am Hang]

Thomas Clarin, jeune avocat spécialisé dans les affaires matrimoniales, se réjouit à l'idée de passer le week-end de la Pentecôte au calme, dans sa résidence secondaire du Tessin.
A la terrasse de l'hôtel Bellavista, il fait la connaissance d'un homme entre deux âges nommé Loos, un individu étrange, peut-être un fou.
Autour d'un repas, puis pendant quelques promenades, leur conversation s'enflamme, tournant très vite autour des femmes, du mariage, de l'amour, de l'érotisme, de la fidélité... L'ironie désenchantée et la légèreté de l'un, l'humour noir et la lucidité cinglante de l'autre - voilà tous les ingrédients d'un échange riche et divertissant.
Deux individus pourraient difficilement être plus différents. Les liens qui les rattachent l'un à l'autre ne se révéleront qu'ultérieurement.
Grâce à une intrigue originale et à un style tout en élégance, Markus Werner s'impose désormais à un large public.

(Présentation du livre, éditions Actes Sud)

Critique

de Elisabeth Vust

Ce roman a connu un large succès lors de sa sortie en allemand en 2004, tant auprès de la critique que du public, tant en Suisse allemande que dans les pays germanophones. «Le succès du livre tient surtout à la façon dont l'auteur réussit à se saisir d'un problème social d'actualité, l'inconstance des rapports amoureux, tout en nous offrant un pur plaisir littéraire», notait Daniel Rothenbühler dans son panorama de l'année littéraire alémanique 2004 (Feuxcroisés n°7). Cet enthousiasme étonnait cependant Beat Mazenauer dans nos pages (voir la page consacrée à la version originale lors de sa sortie), et intrigue à nouveau aujourd'hui, au moment où paraît la version française.
Le titre original est Am Hang. En suisse allemand, on dit qu'on est «am Hang» lorsque rien ne va plus: impossible d'avancer ni de reculer, on ne peut plus que tourner. Et justement le texte débute par : «Tout tourne. Et tout tourne autour de lui». Cet incipit dicte son mouvement au récit dont la figure centrale est «lui», Loos. Autour de lui se concentrent les pensées du narrateur, qui exécutent une ronde qualifiée de vertigineuse par la plupart des critiques alémaniques. Avis que ne partage pas Laurent Wolf dans Le Temps (2 septembre 2006), où il parle d'un «lourd vaudeville», note que les ressorts de l'intrigue sont «cousus de fil blanc», et que «là où l'on aimerait avoir le choix entre les larmes et le rire, on a seulement l'impression de la fabrication». Le journaliste conclut son article sévère en dévoilant le coup de théâtre final - qui, en dépit d'indices fort voyants, ne saurait être deviné dès le commencement par le lecteur comme l'affirme le critique. Cette révélation incite à enterrer le livre avant même de l'avoir lu, d'avoir essayé de le laisser vivre en soi.

Deux hommes que tout semble séparer se croisent dans ce roman. Evidemment, les apparences sont trompeuses. Clarin, le narrateur, 35 ans, se sent comme un poisson dans l'eau dans le monde contemporain; Loos, homme entre deux âges, est allergique à l'esprit du temps présent. Il ne supporte ni le caractère moutonnier de ses congénères ni la contamination de la langue par l'économie. Clarin, avocat spécialisé dans les affaires matrimoniales et célibataire endurci, a l'intention de profiter du calme de sa résidence secondaire au Tessin pour rédiger un article sur le droit du divorce. Rédaction qu'il délaisse pour écrire ce roman, le récit de sa rencontre avec Loos, professeur de langues mortes et virulent pourfendeur des dérives de la société. Mouvementée et imprévisible, tantôt tendue, tantôt conviviale voire empreinte de complicité, la conversation entre les deux hommes occupe deux longues soirées bien arrosées d'alcool et d'ironie. Clarin émerge de cet échange avec pour compagne la culpabilité. La nature de sa faute oriente ce dialogue, où il est notamment question du mariage, qui a été une terre d'accueil pour Loos pendant douze ans.
Langues de feu, la version française du titre, préfigure le châtiment, la punition que recherche inconsciemment Clarin en s'asseyant à la table de Loos, sur une terrasse de Montagnola au début du week-end de la Pentecôte. Ce jour-là «descendent des langues de feu». Le débat entre les deux hommes - deux beaux parleurs - nous rappelle que la conversation est parfois un art. En suivant ces joutes oratoires avec un plaisir mêlé d'irritation, on croit d'abord avoir affaire à un grand livre, de ceux qui mènent, grâce aux charmes de leur écriture, où l'on n'a pas envie d'aller fouiller. Hélas, la déception s'épaissit au fil de la narration, qui sans être confortable ne «déconforte» pas ; elle ne réveille pas nos incertitudes et ne déplace pas non plus nos certitudes. Ainsi assiste-t-on immobile à ce récit de bourreaux et de victimes, qu'en voulant rendre plus inquiétant Markus Werner a transformé en une banale histoire de vengeance. Dommage ! La confrontation d'idées entre les deux hommes contenait une charge qui aurait pu résonner très fort avec nos vies.
La déviation des êtres et de la langue, la fidélité conjugale et philosophique, la lutte contre l'oubli, la résistance aux modes, l'impossibilité d'un amour durable, les sentences et aphorismes, ces thèmes et ingrédients wernériens se retrouvent dans cette septième fiction de l'Alémanique, qui varie de titre en titre la dose de burlesque versée dans le désenchantement. Proche du ton de Laisse-moi - où un pasteur adultère se défend face à son père bavard quoique défunt -, Langues de feu n'a malheureusement pas la subtilité et l'intensité de cette malicieuse incantation, car Markus Werner y force trop la roue du destin. Alors tout tourne, mais sans vraiment donner le vertige.