Bonheur flottant

Ils sont quatre amis d'enfance qui ont passé le cap de la quarantaine et se réunissent régulièrement sur un yacht luxueux, sur un petit lac tranquille et sans danger. Ils ne demandent qu'une chose: échapper de temps à autre à l'agitation, au mensonge et aux pressions qu'ils endurent sur la terre ferme. Ils sont quatre personnages en quête de temps et pour en gagner, ils veulent être conscients de l'instant présent. Ils parlent des petites choses de la vie qui constituent leur univers, sincères, précis, pareils à des enfants pour qui tout, encore, est digne d'intérêt... Mais pour en parler, ils se sont fixé une règle aussi unique qu'impitoyable: on ne raconte pas pour séduire.

Matthias Zschokke dévoile ici, avec un humour et une légèreté plus délicieux que jamais, les principes mêmes qui guident son écriture, tout en nous livrant une réflexion étonnante sur les possibilités du récit.

Traduit de l'allemand par Patricia Zurcher.

Traduire Zschokke, c'est où, c'est quoi?

de Patricia Zurcher

L'animateur de radio: – Alors, Madame Zurcher, comment faites-vous pour traduire? Que se passe-t-il dans la tête d'une traductrice en pleine action? À quoi ressemble l'antre de la créatrice, le bateau de la passeuse que vous êtes? Allons, Madame Zurcher, dites-nous tout!

La traductrice: – Bon sang, mais que voulez-vous que je vous dise? Il y a mon bureau, noir, des dictionnaires allemands, français, bilingues, une lampe halogène, des bibliothèques, des livres partout… Ah, il y a un ordinateur aussi, relié à Internet, et puis un téléphone sans fil, je m'en sers pour appeler les gens qui peuvent me renseigner sur un terme précis quand je ne le trouve pas dans mes dictionnaires… Les yeux qui fatiguent à force de fixer l'écran, les douleurs dans le dos, les fourmis dans les jambes… Voilà. C'est tout. Mouais, c'est pas très gai tout ça…
Une réponse qui aurait pu figurer dans la dernière pièce de Matthias Zschokke, La Commissaire chantante, et que je pourrais faire un jour à celles et ceux qui me demandent en quoi consiste mon métier…

– Et traduire Matthias Zschokke? C'est où, c'est quoi, c'est comment?

– C'est tout d'abord ouvrir un livre et découvrir une histoire, ou plutôt une absence d'histoire, ou mieux encore, mille et une esquisses d'histoires que l'auteur ne développera pas davantage, à quoi bon …?! C'est sourire, se réjouir, s'émouvoir à chaque page de la franchise désarmante des personnages, de leurs exigences déraisonnables, de l'absence d'illusions, d'artifices et de précautions qui les rend si fragiles et attachants … C'est s'asseoir, le dos à la fenêtre, pour échapper un instant à la vie qui passe, se plonger dans une longue suite de monologues qui refuse obstinément de devenir dialogue, et voir soudain…la vie qui passe! Pas celle des héros aventuriers, ni celle des battants gagnants au parcours grandiose, non…La vie de tous les jours, tous ces petits riens, ces petites lâchetés, ces petites hypocrisies qui, au bout du compte, auront constitué notre vie…
Mais traduire Zschokke, c'est surtout et avant tout se délecter d'une langue aussi subtile que facétieuse. Longtemps, je me suis demandé comment des textes comme ceux de Zschokke pouvaient diviser leurs lecteurs en deux camps aussi opposés… Tandis que certains leur reprochent d'être définitivement trop sérieux, trop sombres et trop pessimistes, il en est d'autres qui ne peuvent ouvrir un livre de Zschokke sans se mettre à sourire dans la minute qui suit… Eh bien, le fait de traduire Das lose Glück m'a apporté, peut-être, un début de réponse à cette énigme! C'est que les personnages de Zschokke ne sont pas des boute-en-train, que leur vie n'a rien de bien excitant, et que la vie tout court, telle que l'auteur la dépeint, n'a rien de très réjouissant… Mais la langue qu'il a créée pour parler de tout cela fourmille, elle, de clins d'œil impertinents, de tournures inattendues, de mots pris trop à la lettre, et j'en passe…
Nous voici donc face à deux lectures possibles: celle qui s'arrête à ce qui est dit, et celle qui s'attarde sur la manière dont c'est dit… Vous comprendrez sans peine pourquoi, en tant que traductrice, je pratique surtout la seconde, ce qui me propulse immédiatement dans la famille des lecteurs que les textes de Matthias Zschokke font sourire, font rire, font jubiler même parfois… Oui, je ris de nous voir si petits, si ridicules, si pitoyables, et si émouvants aussi, dans le miroir qu'il nous tend; mais si j'en ris autant, c'est parce que la langue de Zschokke nous y invite sans cesse. Toujours en léger décalage, elle ne cherche pas à restituer le langage parlé, ni à faire oublier qu'elle n'en est pas. Elle peaufine un peu par-ci, elle exagère un peu par-là, rendant impossible (du moins, il me semble) une lecture qui ne chercherait dans ces pages qu'un reflet de la vie et un mode d'emploi pour la supporter…
Pour le reste, je l'avoue, je n'ai fait que me laisser entraîner par le rythme envahissant, oui, entêtant de l'écriture de Zschokke, pour naviguer d'une bribe d'histoire à la suivante, d'une ambiance à la suivante, en tentant d'offrir le moins de résistance possible au courant qui m'emporte.

– Alors, être une traductrice de Zschokke, c'est quoi, c'est comment?

– Le bruit court que nous sommes des traîtres, j'espère que ce n'est rien de grave…

Patricia Zurcher

Revue de presse

Hors-d'œuvre de sagesse
Trente proses réunies en recueil s'offrent pour surprendre et séduire le lecteur.
Des «histoires superflues» selon leur narrateur, qui pourtant espère, en les contant au lecteur avec une souriante connivence, atteindre «peut-être un jour à une parcelle de sagesse»: voilà ce que propose le nouveau livre de Matthias Zschokke.
[...] Zschokke soutient le rythme et le ton. Et perce aussi, dans la surabondance du vécu, un sentiment inespéré de bonheur. Ephémère et surgi à l'improviste, il s'inscrit dans la plénitude d'une vie au présent. [...] (Wilfred Schiltknecht, Le Temps, 30.03.2002)

Naufragés de la solitude
Avec Bonheur flottant, roman très substantiel, l'écrivain alémanique traduit la détresse lancinante d'individus en butte à la perte du sens et du goût de vivre.
Il est certains livres qui traduisent le sentiment diffus d'une époque ou d'une catégorie d'individus à un moment donné, et tel est assurément le cas du deuxième roman de Matthias Zschokke, Bonheur flottant, dont il émane un mélange de désenchantement et de révolte, de lassitude physique et métaphysique, sur fond de saturation et de ras-le-bol existentiel, assez caractéristique du tournant du siècle et du millénaire. (Jean-Louis Kuffer, 24 heures, 02.04.2002)

[...] Voilà plus de vingt ans à présent que Matthias Zschokke, né à Berne en 1954, a quitté la Suisse pour l'Allemagne. Après trois ans de formation à l'École d'art dramatique de Zurich, il se lance dans une carrière de comédien. Pourtant, les quelques années qu'il passera au Schauspielhaus de Bochum, dirigé à l'époque par Peter Zadek, le convaincront à tout jamais qu'il n'est pas fait pour cet art-là, qui le laisse sur sa faim. En 1980, il part donc s'installer à Berlin et se lance à corps perdu dans trois autres activités artistiques. Le comédien n'est plus, vivre l'écrivain, le dramaturge et le cinéaste! Ces trois professions, il les mène de front...
[...] Prix Gerhard Hauptmann en 1992 pour sa pièce Die Alphabeten, et plus récemment, Grand Prix bernois de littérature pour l'ensemble de son œuvre, Matthias Zschokke n'a pourtant jamais été un auteur «en vogue». Son nid, c'est en marge des phénomènes de mode en tous genres qu'il a choisi de le faire et c'est de là qu'il observe...
[...] Chaque page traite de l'art du récit lui-même. Toute prétention au pouvoir et toute convention, tout ce qui est prêt à l'emploi ou confectionné sur mesure doit être éliminé. Avec ce livre, Zschokke a donc rédigé aussi sa propre poétique.» (Beatrice von Matt, NZZ, 29.08.1999)

[...] Dans ces discours et ces récits, une question revient sans cesse: celle du sens et d'un bonheur possible ici-bas, celle de savoir ce qui, dans le fond, serait véritablement digne d'être désiré, digne d'être mentionné, digne d'être vécu. Le souvenir de ce qui fut jadis n'offre aucun soutien à ces êtres désemparés. Car les livres de Zschokke sont rattachés au présent, à cet instant unique qui ne reviendra pas et qui, par là même, est si précieux, si fragile. mais on y accorde encore moins d'importance à l'avenir, surtout pas à cette version de l'avenir que Roman l'écrivain se voit pratiquement déposer devant sa porte berlinoise. [...] Ce qui l'intéresse, lui, toujours et partout, ce sont les petites choses, celles qui ne paient pas de mine, oui, les malheureux débris, ce que l'on trouve dans les ruelles cachées et les arrière-cours [...].
Et pourtant, l'écriture que Zschokke pratique ici a quelque chose de l'observation attentive et dépourvue de préjugés de l'enfant. Et c'est cela qui, à chaque fois, nous séduit et nous conquiert chez cet auteur. Le fait qu'imperturbable, il passe son chemin au milieu des attentes et des idées en vogue pour s'intéresser à des choses auxquelles d'autres n'accordent pas le moindre regard. (Elsbeth Pulver, Berner Zeit, 10.09.1999)

Matthias Zschokke définit ce qu'est le bonheur flottant
[...] Quatre quadragénaires, amis d'enfance, se retrouvent sur un yacht au milieu d'un lac tranquille. Seule règle du jeu de ces réunions: raconter des histoires qui n'ont rien de séduisant...
Un rituel de la désillusion qui sera perturbé par l'irruption d'une nageuse berlinoise, accueillie bon gré mal gré sur le bateau. On l'a compris, Bonheur flottant est un livre étonnant de par la prolifération des récits croisés qui partent de presque rien pour dire presque tout sur l'ennui, le désespoir, la vie grise, bref sur le bonheur... flottant. Mais comme toujours chez Matthias Zschokke, le récit de la désillusion est loin d'être ennuyeux. Son écriture d'une subtilité surprenante oscille toujours à la limite du réalisme et de l'onirisme.
[...] (Jacques Sterchi, La Liberté, 27.04.2002)