Une syllabe, battant de bois

Contre les parois du souffle

de Françoise Delorme

Depuis Le Noir du ciel, paru en 2007, Mary-Laure Zoss a habitué ses lecteurs à entrer dans «l'épaisseur des mots», dans «l'épaisseur de la voix». Ils ont éprouvé déjà, et ils éprouvent encore, en traversant ses courts et denses poèmes en prose, l'opacité de la matière, inerte comme vivante, son entêtement, sa défaite. Ils ressentent la fatigue d'un incessant cheminement, la percée par un voyageur frêle et tenace d'une voie vers une lumière fugace, fragile lueur finalement incorporée au voyageur lui-même, mais aussitôt disparue. Dans son errance, cette lumière brille un instant, à la fois dans l'effort paradoxal d'un surgissement (celui d'une intériorité conquise, retrouvée, plus légère peut-être, musicale) et d'une genèse douloureuse de la durée. Élan d'une fleur et d'un été dans la lumière, plutôt que vers la lumière:

on reprend l'acerbe venue au jour; quand s'éclaire aux lueurs prises
dans les traînées rousses une première syllabe; une phrase aiguë de
sorbes et d'éboulis, résolue à s'enfiévrer, comme un murmure, on l'étire à
travers les aigrettes d'épilobe

Une syllabe se détache. Dans les mots du titre du livre, «une syllabe, battant de bois», l'Un et le Divisé, dont les efforts s'opposent, se rejoignent alors jusqu'à presque se toucher. Pure vibration, rythme premier. Une syllabe se détache, une syllabe perdure. C'est la même. Est-ce cette syllabe non-signifiante propre aux chants tibétains? Peut-être? Le premier chapitre de ce livre poussera à l'imaginer: il relate, tendu entre une objectivité lyrique et une sorte de  subjectivation sans pathos, une difficile, voire pénible ascension himalayenne. À la limite des possibilités humaines.

À la lecture du livre entier, vient et revient, dans la mémoire et l'attente, l'expérience d'une naissance, continuée, continue. Il s'agirait à la fois de naître et de faire naître, d'accoucher une parole, de faire naître, peut-être au moins l'ouvert d'une voyelle... Le monde et la langue étouffent, mais aussi permettent de s'extraire, et, curieusement, de rapporter un peu de lumière à l'intérieur de l'opacité. Mais, comme lors d'une course en montagne, rien n'est jamais acquis.

Il faudra recommencer. Et la quête poétique, phrase jamais close tracée dans la grande phrase touffue de la langue, s'effectue sans illusion plutôt que sans espoir:

ébranle-toi juste, tête basse, ta phrase asséchée de dépit, un pas mord
le suivant, d'une vile lenteur, toi, os vétuste tiré dans l'étendue, tu n'y
arrives pas, la ligne des cols nulle part s'esquive; poussière et larme
plein les yeux tôt ou tard déblaient: acérant les hautes rouilles, le ciel,
terriblement bleu

Respirer n'est pas donné d'avance. Respirer blesse. Afin de poursuivre une naissance, la sienne, à la fois dans les mots et dans le monde, la poète tente de donner aux mots ce qu'ils ne possèdent pas en eux-mêmes, un peu de notre finitude, un peu de la peur qui nous habite, de notre courage aussi, de notre vaillance. Respirer est une lutte, respirer est une menace. Vivre est ainsi. Chanter est ainsi.

Pour en quelque sorte faire naître la naissance, exercer une volonté achoppe sur la nécessité d'accepter d'avoir à travailler à sa propre douleur, à son propre épuisement, à sa propre blessure:

la phrase impassible du monde, sans articuler rien, ne vibrent que leurs
os dans les éclats de syllabes; leurs volonté, un fer que rebrousse cela
qu'elle érafle - et encore

Il m'a semblé que montaient peut-être, peu à peu, à travers la syllabe a-signifiante de la première partie une autre syllabe: «oui». Un «oui» à la vie dont la résistance se compose d'une volonté et d'un abandon quasi jumeaux. Ce «oui» contiendrait la possibilité  de «refuser de refuser», comme l'écrit aussi Marie-Claire Bancquart, ce qui se révèle le contraire d'un abandon.

Et, justement, vient au monde et dans la bouche la syllabe «vie», avec sa belle voyelle criée, tant la matérialité du monde finit par se manifester, sinon joyeuse du moins profondément désirable: elle appelle, elle épèle, elle halète, «jusqu'au cœur près de se rompre». Cette syllabe s'obstine. Dans ce livre éprouvant à lire, le mot «vie» persévère autant que les yeux et le corps du lecteur acceptent d'en prolonger la durée. Pour l'entendre, pour la voir, longtemps. Pour la chanter, pour l'éclairer. Sans faillir. Sans faillir autrement que contraint à le faire. Oui, pour vivre.

Note critique

Le dernier livre de Mary-Laure Zoss, poète lausannoise, rend compte de trois éprouvantes ascensions en montagne en de courts et denses poèmes en prose, saisis parmi la longue phrase de la vie et de la langue. Ces poèmes parviennent à exprimer la matérialité de notre vie, l’incessante et fatigante nécessité de respirer, de creuser un chemin, de naître. Naître au monde. Naître à soi. Entre l’Un et le Divisé, la poète, dans et par une écriture très singulière, cherche et trouve une place, tangible, menacée, fervente. (fd)