Pigeon, vole [Tauben fliegen auf]

La narratrice Ildikó Kocsis y raconte alternativement des histoires d'émigration et des anecdotes de Voïvodine. La famille Kocsis a trouvé son bonheur en Suisse. En 1993, elle ouvre son propre restaurant au village. Mais pour en arriver là, il aura fallu aux parents, Rosza et Miklós, de la force, de la patience et de l'humilité. Les deux filles, Nomi et Ildikó, donnent un coup de main mais aspirent à conquérir leur liberté. Elles ne veulent plus se laisser humilier et insulter parce que étrangères. Sur un ton vivace, coloré et plein d'esprit, Melinda Nadj Abonji raconte ces deux aspects d'une émigration et d'une intégration réussies. L'auteur démontre une grande virtuosité stylistique, capable de construire une forme musicale et un style extrêmement souple tout en conservant la limpidité de sa narration. Elle maîtrise ses différentes langues et en utilise musique et images pour élaborer ainsi une structure rythmique subtile, et pourtant facile à lire, elle nous conduit entre humour et tendresse à la fois à la recherche du secret du grand-père et à la poursuite des aspirations des deux sœurs. Le lecteur est aussi fasciné par la vitalité et la modernité de ces jeunes femmes que par le rythme de l’écriture.

(Quatrième de couverture)

Critique

de Elisabeth Vust

Le convoité Prix du livre allemand (Deutscher Buchpreis) est décerné chaque année à la Foire de  Francfort ; en 2010, il est revenu pour la première fois à un auteur suisse, Melinda Nadj Abonji, née en 1968. Son livre primé, Tauben fliegen auf, vient d’être publié en français par les éditions Métailié sous le titre Pigeon, vole. Contrairement à l’éditeur allemand qui avait présenté ce récit comme un roman, l’éditeur français n’en définit pas la nature dans sa présentation. En tous les cas, Melinda Nadj Abonji y revient sur une jeunesse proche de la sienne. Elle est en effet, comme son héroïne, née en Voïvodine (alors yougoslave, aujourd’hui en Serbie), qu’elle a quittée dès l’enfance pour la Suisse allemande.

Pigeon, vole distille dès son titre une belle énergie, portée par la narratrice Ildiko. Dans une oscillation entre ici et là-bas, entre les événements marquants et les actes quotidiens, celle-ci revient sur son chemin de l’enfance à l’âge adulte. On fait la connaissance de sa grand-mère chérie, Mamika, qui s’est occupée d’elle et de sa sœur avant qu’elles rejoignent leurs parents en Suisse ; on découvre sa Voïvodine natale, lorsqu’elle y retourne en pensée ou en «vrai», dans une voiture américaine qui ne manque pas d’y produire un grand effet ; on se fait une idée du parcours d’obstacles franchi par ses parents pour obtenir la naturalisation suisse et ouvrir leur restaurant à Küsnacht, au bord du lac de Zurich, où elle travaille aux dépens de ses études ; on l’observe devenir jeune femme, on la suit dans son labeur quotidien et parfois ses sorties nocturnes avec sa sœur dans le Zurich des années 90. On voit littéralement les scènes relatées, tant l’écriture est vivante, contrastée. Lors d’un mariage mémorable en Serbie, on se croit dans un film d’Emir Kusturica ; et en Suisse, on pense au film de la réalisatrice Andrea Staka, Das Fräulein, autour d’une émigrée Serbe employée dans une cantine.

En plus de décrire la réalité extérieure, la narratrice partage ses interrogations, ses doutes, ses ressentis. On découvre ses qualités de réflexion et de cœur, et on s’attache à elle, si perspicace, lucide et généreuse, tiraillée entre désir d’immuabilité et d’émancipation, entre le besoin que rien ne change en Voïvodine (pour y retrouver un sentiment de sécurité perdu) et que presque tout change en Suisse. Elle ne peut que vouloir se débarrasser des images accolées à sa condition d’immigrée, s’affranchir de sa condition sociale, et quitter sa famille pour tracer sa vie d’adulte. Mémoire d’une jeune fille entre deux langues et deux cultures, Pigeon, vole glisse d’un monde à l’autre sans lourdeurs ni clichés, tout en traçant les contours d’une émigration et d’une intégration réussies. Comment s’adapter dans un pays et être adopté par lui? La famille d’Ildiko a pour force une grande solidarité, exemplaire mais parfois à double tranchant. Pour rester sans failles, cette cohésion interdit de mettre sur la table certains sujets. Ainsi ne parle-t-on pas de la «déchirure» si brutale vécue par les fillettes lorsqu’elles ont quitté la Voïvodine pour rejoindre la Suisse. «Je ne sais pas si je me l’imagine ou s’il est vrai, qu’alors, dès notre arrivée, j’ai senti qu’entre moi et mes parents il y aurait un temps impossible à rattraper».

La narratrice dépeint avec éloquence l’accueil reçu en Suisse, entre ouverture et méfiance. A ce propos, un acte d’hostilité particulièrement brutal déclenche l’envol de la narratrice du nid familial. Le titre allemand du récit (Tauben fliegen auf) a d’autant plus de pertinence (Taube signifiant pigeon et aussi colombe) qu’Ildiko traverse le livre dans un esprit de paix. Mais la guerre n’est pas loin, présente par échos du passé (grand-père interné dans les camps) et du présent (cousin envoyé au front). Le jury du Deutscher Buchpreis a d’ailleurs décrit le texte comme «une peinture pertinente de l’Europe et de ses mutations, dans une époque qui est loin d’avoir réglé ses comptes avec le passé». Ainsi, récit d’exil et d’intégration, récit familial et intime, récit d’émancipation, Pigeon, vole allie densité thématique et humaine à un belle adresse stylistique. Il n’est pas étonnant que Melinda Nadj Abonji soit également musicienne et chanteuse, tant son écriture varie les rythmes dans  des phrases dont les sinuosités peuvent désarçonner au début, mais nous enveloppent vite et nous entrainent dans une forme souple et musicale.