La Mer encore [Mehr Meer]
Passages de la mémoire

Ilma Rakusa
traduction de : Patricia Zurcher

Dans La mer encore, Ilma Rakusa raconte, tout en poésie, son enfance nomade entre Budapest, Ljubljana, Trieste et Zurich, où elle s'établit avec sa famille à l’âge de six ans. En soixante-neuf passages, Ilma Rakusa revient sur sa traversée de l’Europe de l’Est pour rejoindre l’Europe de l’Ouest, au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Elle évoque les images et sensations qui lui restent du voyage continuel de son enfance, des séparations, des langues étrangères et du déracinement. Très vite, la musique, le piano et l’œuvre de Dostoïevski deviennent ses refuges, comblant l’impossible sentiment d’appartenance.

(Quatrième de couverture)

Critique

de Françoise Delorme

Le titre allemand du livre autobiographique d'Ilma Rakusa Mehr Meer, avec un h et ses deux majuscules, en partant chercher le ciel jaillit en écumes et se recommence sans cesse, comme la mer elle-même toujours changeante, inlassable... Cet éclaboussement trouve dans la traduction française un écho un peu affaibli, mais brisé lui aussi, dans un mouvement de contre-assonance: La mer encore... On imagine déjà l'amour des mots qui habite l'écrivain. Et c'est surtout ce qui reste dans la mémoire lorsqu'on referme le livre: comment l'amour des mots, de la lecture et de l'écriture, peut habiter la vie d'un être et le pousser à s'ouvrir à plus vaste que lui. Un élan, jamais retombé, toujours relancé par la rencontre d'un livre, de quelque personne étonnante, d'une expérience forte, entraîne l'enfant, puis la femme, à travers une vie toujours agrandie par la littérature, la poésie; la musique qui lui avait semblé d'abord la voie qu'elle choisirait, mais qui retournera toujours au plaisir des mots:

«Que signifie être musicale? Mon oreille était éveillée. Je chantais d'une voix pure. J'étais capable de mémoriser des notes. Elles déclenchaient en moi des sensations physiques. […] Ecouter, écouter, écouter. […] Ne traitais-je pas les mots comme de la musique? Je devais avoir huit ans lorsque nous sommes allés passer des vacances en France. […] Il ne s'est pas passé huit jours avant que je me mette à imiter le français: les sons, les intonations, la "belle musique". Ce que je produisais ne voulait rien dire, mais le son ressemblait à s'y méprendre. Plus de son que de sens.»
La mer encore, la mer toujours, son roulement incessant, son labeur d'expression:

«Au fond, le chant s'échappait de moi, comme si quelque chose cherchait à s'exprimer.»

Finalement, ce sont les mots, sous n'importe quelle forme qui auront la charge et le pouvoir d'exprimer une présence singulière. Et très jeune, Ilma Rakusa le savait déjà:

«L'écolière n'est plus une petite enfant. Elle apprend davantage dans les livres que dans ce que le quotidien lui réserve. Elle absorbe les expériences des autres et se les approprie. […] L'enfant en est fière. […] elle griffonne des phrases sur le papier : […] J'aimerais vivre au bord de la mer et regarder passer les bateaux.»

Le livre est composé de nombreux chapitres (soixante-neuf), qu'elle appelle «strophes». Leur titre rappelle celui des nouvelles ou, peut-être le titre de morceaux de musique, incitant à la rêverie: «Le lac de Neusiedl», «L'organiste», «Oubli», «On ne veut pas de nous», «A la bibliothèque», «Le taciturne», et parfois une apostrophe étonnante à l'adresse d'une ville fermée sur elle-même, Zurich: «Plus de fissures, s'il vous plaît». Ces titres donnent une vivacité littéraire à l'ensemble et éloignent l'ennui d'un rapport circonstancié qui resterait anecdotique aussi bien qu'un sentimentalisme malvenu. Ils donnent la bonne distance.
Les strophes sont plus ou moins longues. Parfois, un seul poème tient lieu. D'autres, très courtes, prennent presque une allure de fragment, ainsi par exemple «Clara Haskil» où l'auteur relate deux concerts de cette pianiste, l'un où elle a pu aller et l'autre auquel elle n'a pas pu se rendre, manière très précise, élégante et discrète de décliner et confronter joie et douleur. D'autres esquissent des portraits d'amis, des rencontres inoubliables, des relations affectives qui ont construit la vie de l'auteur: celles avec le père, avec l'ami violoniste, Jean-Sébastien Bach ou Bela Bartok. Tout se décline en amitié, en compréhension fine des êtres, des œuvres. D'autres chapitres s'attachent à rendre le mouvement nomade d'une existence d'exilée, ballottée entre pays et langues, à la fois avec plaisir et difficulté, partagée entre un «je» et un «elle» qui créent un constant et bienvenu changement de focale.
La construction du livre, en orbes successives, donne à sentir l'élargissement progressif d'une vie aux dimensions du monde, de Budapest à Ljubjana, Trieste et Zurich. L'espace se complique à chaque maison, à chaque voyage. Le temps, lui, essaie de rester immobile, comme un permanent surgissement; alors, tout se fêle, commence à se perdre, à se dilater aussi:

«Dans la forêt ou à la lisière de la forêt, je jouais au jeu du maintenant. Je criais "maintenant", j'écoutais l'écho et je savais alors que "maintenant" était passé. A peine prononcé que le présent bascule dans le passé, comme s'il tombait à la renverse dans la mer. Mais la mer était loin, je me contentais de l'écho. L'écho divisait le temps que je guettais pour tenter de le démasquer. L'avenir, je n'y pensais pas. "Maintenant". Et encore "maintenant". […] Jusqu'à ce que la tête me tourne.»

La mer encore est traversée par de nombreux sentiments contradictoires, la joie, la déconvenue, l'étonnement ou l'incompréhension, le bonheur de l'effort, l'abandon à des plaisirs fugaces, gourmands, le désir de rester, celui de partir, celui de trouver un havre ou de n'en pas trouver :

«J'aimais mieux marcher que pédaler. Marcher signifiait fouler le chemin, les chemins. Comme marchent les pèlerins. […] Personne ne savait où je me trouvais. Mais libre comme j'étais quand je flânais dans ces terres, je l'étais aussi à l'intérieur de moi, et sans que rien ne m'entrave, j'étais chez moi. Les arbres m'adressaient des signes de têtes, les champs et les clochers me saluaient comme s'ils me connaissaient. Je les saluais à mon tour, c'était bien ainsi.»

Les mots d'Ilma Rakusa sont portés par une confiance qui ne faiblit jamais vraiment et le plaisir d'aller à la rencontre de cette «vie en plusieurs vies» est intense. Des formules lapidaires, rapides et un peu courtes concernant la vie politique nationale et internationale gênent parfois la lecture, d'autant plus que l'auteure aborde la plupart des autres aspects de la vie humaine avec précision, intuition et une grande sensibilité.
La Mer encore, traduit par Patricia Zurcher, s'est vu décerner le Prix littéraire Lipp Suisse 2013. Ce livre aura imité le mouvement de la mer, flux et reflux, mémoire qui renaît, mer étale, tempêtes. Et il se termine sur un éloge de l'oubli, un éloge du vent. Quoi de plus normal et de plus désirable après avoir enchanté le lecteur par mille souvenirs ouverts à l'aventure d'exister... que le vent seul relancera.