Marche, arrêt, Point mort

Je nettoie mon imperméable à grande eau. Je vérifie que le couple infernal est enfermé à double tour dans la salle de bains parce qu’ainsi leur môme, même réveillé en pleine nuit, ne risquera pas de croiser les cadavres de Papa Maman. [...]

Avant de partir j’essuie avec une lingette la totalité des endroits ayant été en contact avec mes gants. Je plonge l’appartement dans le noir avant d’ouvrir toutes les fenêtres: les courants d’air feront changer de place les pollens. [...]

En repassant la porte cochère, je réfléchis, je décompose mentalement les premières heures de la matinée, anticipant les gestes que je m’apprête à faire.

Qu’est-ce que je vais faire?

Je vais sauver des dizaines de gens des cartes de crédit qui les ruinent, d’une multitude de jeux de hasard dans les offices de poste et des postières qui les vendent devant vous à des enfants, des taxes, de la viande qui tue lentement à cause du prion, des escaliers à monter quand on est pauvre.

(Quatrième de couverture)

Critique

de Francesco Biamonte

Par le biais de la fiction, Marche, arrêt. Point mort s'attaque de façon originale à un des grands thèmes de l'actualité de ces dernières années : le terrorisme. L'auteur Laurent Trousselle s'y intéresse essentiellement à la dimension pulsionnelle et psychique de l'acte terroriste. Pour ce faire, il dessine à la première personne un protagoniste et un paysage aussi éloignés que possible de l'Afghanistan et de Gaza. Le narrateur anonyme est suisse, issu d'une famille très aisée, qui a même produit un conseiller fédéral. Ancien champion d'alpinisme, paraplégique à la suite d'un accident en montagne — métaphore du sentiment d'impuissance —, il couve une amertume de plus en plus insupportable à l'endroit de l'injustice du monde, au point de se lancer en solo dans la pose de bombes : la révolte s'exprime dans des actes révoltants. Après avoir fait sauter un train, c'est à des écoles et à des crèches qu'il s'en prend : il se fait en effet un devoir de refouler ses sentiments à l'endroit des enfants, qui lui inspirent encore des émotions positives. Le personnage s'approche d'une forme de mal absolu en se refusant à lui-même le moindre quartier de spontanéité ou d'espoir. Et il puise nombre de « qualités » indispensables à son projet dans son passé sportif : volonté, discipline, soin dans la préparation et dans la vérification du matériel… Parti de la rage, il aboutit à la lassitude. Parti du désir de secouer un monde insupportable, il termine sa course dans une forme étrange de routine, méthodique et résigné, après s'être sciemment coupé de ses dernières émotions.

L'intérêt du livre est moins dans le suspense (il inaugure une nouvelle collection « noire » chez Faim de siècle et Cousu mouche) que dans l'exploration d'une pulsion de tuer et détruire. Il s'agit pour le lecteur, et dans une certaine mesure pour le narrateur, de faire la part dans les comportements du terroriste entre divers mobiles, où le rationnel a sa place à côté du pulsionnel, où frustrations personnelles, tempérament asocial, ambitions révolutionnaires, désir de toute puissance, sentiment de sa propre nullité, ressentiment, colères et indignations — ridicules ou justes — se mêlent de manière inextricable. Référence avouée du protagoniste et de l'auteur, le personnage réel du terroriste Théodore Kaczinski, alias Unabomber, confère plus de crédibilité encore au protagoniste inventé par Trousselle. On pourra penser, en lisant, à des événements tels que le 11 septembre 2001 ou le terrorisme palestinien (directement évoqués), mais aussi aux témoignages des «coupeurs» rwandais de 1994 ou aux sites de soutien aux tueurs de Columbine — le terrorisme n'étant qu'une des incarnations possibles d'un geste de meurtre collectif, associé à la révolte. Réfléchissant sur lui-même, le terroriste de Marche, arrêt. Point mort écarte les motivations religieuses du kamikaze, et donne une explication assez plausible de ce type d'acte : «La certitude qu'on est à la fois trop faible pour tout secouer, et trop fragile pour apprendre à nager dans des eaux aussi poisseuses.»