Critique

de Pierre Lepori

Il y a des pages, dans les romans de Pascale Kramer, tout simplement miraculeuses: le critique pourrait presque poser sa plume et se faire copiste, tant la précision de cette écriture – qui creuse un sillon d’inquiétude et de douleur de vivre depuis presque vingt ans – se passe de toute glose.

Prenons la page 34 de ce nouvel opus: Michel, le protagoniste que nous découvrons dès le début hanté par son passé (il a été chassé par le foyer où il travaillait, accusé par un collègue «d’attouchements auprès de certaines fillettes») se rend dans l’appartement de Gloria, qui fut sa protégée, et qui essaie de le manipuler sous ses allures de gamine en mal d’amour. Il y est reçu par le mari: «Une odeur âcre d’homme vieillissant au sortir du lit émanait de sa tenue pourtant impeccable. Il s’avança pour saluer Michel, ses yeux évitant les siens comme toujours. L’anorak de Naïs faisait une flaque sur le seuil de sa chambre dont elle revint avec un livre aux pages de carton émoussé qu’elle tendit dans leur direction. Il n’y avait qu’avec son père qu’elle avait l’air d’une enfant, songea Michel en la regardant grimper sur le canapé, sa frange en pompon toute chavirée sur le côté. Le père se pencha pour lui passer lentement la main dans le dos en un geste d’un très grand réconfort, puis il se redressa en souriant à Michel et lui proposa un thé à la menthe. Que celui-ci refuse les laissa tous les deux inutiles et embarrassés».

Les dialogues sont rares, le récit est à la fois simple et tortueux : chaque personnage tisse et défait sans trêve une constellation précaire d’affections tatillonnes; sœur, collègues, parents, amis, chacun empêtré dans ses doutes et ses cruautés, dans un triste ballet d’alliances et de méfiances. Restent des suspensions temporelles, des âmes chavirant sous le poids parfois insoutenable des rapports humains. Et un inventaire de gestes, de mouvements instinctifs et très vite récusés, que l’auteure suisse habille patiemment par ses phrases concises, drues, parfois trouées par une adjectivation inattendue (la «pédanterie bécasse», un «profil mal aimable», une «franchise décapante», le «cœur indolore»).

En dépit de son réalisme sans faille, du tissage patient d’une toile de détails qui enrobent les personnages dans une atmosphère glutineuse («sa vie paraissait s’écouler comme une eau lourde entre deux murs»), Pascale Kramer semble s’approcher de plus en plus de Kafka. En bas de l’immeuble esseulé d’une périphérie quelconque, où loge Gloria, des gamins, des adolescents, des jeunes désœuvrés crèchent, en obstruant le passage. On pourrait y voir un parallèle avec le septième chapitre du Procès, où K. rendait visite au peintre Titorelli et se trouvait poursuivi par une marmaille infernale et troublante.

Chez  la romancière, les enfants sèment le trouble, déclenchent la peur et effritent le réel : depuis Manu (1995) et jusqu’à L’Implacable Brutalité du réveil (2009), en passant par Les Vivants (2002), leur présence (et parfois leur mort brutale) met les adultes face à l’inanité de leurs efforts de rationalité, face à l’idiote «obscurité des certitudes». «À quoi se mesurait finalement la normalité des vies?» se demande Michel confronté au bric-à-brac affectif de Gloria, mais encore plus à sa propre impuissance à retrouver candeur et légèreté, ligoté comme il est par les ombres du passé («Que sait-on de son innocence quand le mal du soupçon a été fait»).

À la différence des personnages de Kafka, les héros de Pascale Kramer ne luttent pas contre un pouvoir menaçant. Ils portent en eux l’obscurité et parfois ils défaillent. Mais ils ne baissent jamais pavillon: après s’être empêtré dans son envie de sauver Gloria et son enfant et avoir goûté l’amertume de l’impuissance à aider, de la méprise, Michel se déclare «étonné comme il l’avait été autrefois qu’il soit possible de vivre alors même qu’on étouffe». Si la honte traverse ce bref et terrible roman de part en part, elle n’arrivera pas – mystérieusement – à déchirer la vie. Une vie douée d’une résistance aveugle, têtue, qu’aucune désespérance ne pourra mettre à mal.

Note critique

Dans Gloria, Pascale Kramer creuse un sillon douloureux de paroles dans l’existence solitaire de Michel. Licencié du centre d’accueil où il s’occupait avec trop d’implication émotionnelle de jeunes femmes et d’enfants, il reçoit l’appel d’une de ses anciennes protégées et essaie encore une fois, désespérément, de la «sauver»; mais le trouble des rapports humains le rattrape. Un roman sombre, glutineux, qui pose une question déchirante: «À quoi se mesure la normalité des vies?».

(Pierre Lepori, «Viceversa littérature» n. 8, 2014)