Les Sanglots du Sanglier

Critique

de Françoise Delorme

A la fin de son précédent livre Nos possibilités d'impasses sont innombrables (Ed. Samizdat, Genève), le poète Sylvain Thévoz écrivait:

séisme permanent de la feuille

sur une poutre le pic-épeiche

cogne vers les vers

accompagne une voix sur mes tempes

Ici, un sanglier pleure, crie, apparaît et disparaît. Il rit ou plutôt parfois ricane tout au long du flux intarissable de mots, pourtant présenté par poèmes de trois quatrains aux vers comptés (comme pour une valse un peu démoniaque). Les vers sont souvent longs, jusqu'à deux octosyllabes contigus par vers, ce qui à la fois ralentit le débit et donne à cette langue l'apparence d'un magma en mouvement. Magma  traversé par toute une faune, mésanges, ânes, chats sauvages, vache, chèvre, oiseaux divers, taureaux, personne, presque, ne manque à l'appel, puisque l'homme est présent aussi, la femme, se métamorphosant au gré. Cette abondance d'animaux copule, erre, glane, parmi une flore tout aussi luxuriante. Comme une sorte de jungle, urbaine aussi, car on croise des trains, des rues, des cravates, des cartes de crédit, des murs de béton, des sémaphores, des centrales nucléaires. Une telle masse de mots crée un martèlement, un battement lourd qui ne cesse jamais. Surgissent parfois des sanglots, sûrement, mais d'une longue plainte, celle d'un être douloureusement habité par un mal de vivre, la blessure d'une rencontre impossible, un mal éperdu, une solitude qui appelle:

sanglier tu retournes aux ruines te prends les pattes au plastique

pleures dans la mousse t'empêtres au gel et dans la poudre

ne perçois plus le goût du pain la parole une mère?

Sylvain Thévoz est un poète qui malaxe la langue comme une matière. C'est pour que lève - comme on le dit d'une pâte - une forme, une forme solide qui continue à se refermer sur elle-même, une forme porteuse de multiples interprétations possibles, soucieuse de nombreuses émotions pas toujours faciles à nommer, échappant ainsi à l'illusion de pouvoir se servir de la langue comme d'un matériau, car cette forme nous contient aussi, nous le poète et ses lecteurs:

entrer dans la forêt la nuit ça commence où comment?

Les lectures de ce livre sont innombrables, on peut suivre la musique des mots, rêver à la terre qui tourne sans espoir de repos, on peut aussi faire une lecture plus intime, mais aussi politique et sentir une révolte sourde  tout au long des pages, on peut aussi chercher à se débattre pour trouver des chemins...

ne crains ni gâchettes ni phalanges ni murs ni bétons
prends la lenteur pour amour
avec le silence et le vent fortifiants incolores
tu pousses les barrières et les clous sous les colonnes de ta langue

On peut aussi se perdre avec bonheur dans la beauté proliférante d'une forêt violente et mouvante. Pour créer un livre de poèmes Sylvain Thévoz noue le connu à l'inconnu d'une manière très dense et déliée à la fois selon deux forces contradictoires, flux et magma, forces d'expansion (donc de dispersion possible), forces de concentration (donc de perte d'identité possible), seule manière de se trouver?

Je ne me disperse pas je vais

par le centre de tous sens petite mère

vagis au ventre solitude habitée

tout peut recommencer maintenant

[…]

méandres des rivières sédiments des poussières

On ne sait plus qui est qui, qui est quoi, quoi est qui. Et c'est bien ainsi, puisque cet imbroglio parle de nos vies, de nos vies aujourd'hui. Qui sont Je . Qui sont tu? Qui est le sanglier, qui est l'homme, que sont machines, trains, voitures, etc...? Où se situe la démarcation entre nature et culture, si elle existe?Qu'est-ce que le travail? Qu'est-ce que l'amour? Est-ce que la liberté existe? Qui pleure? Flux et magma fermentent et fécondent on ne sait pas vraiment quoi. Pourtant, on croit reconnaître à tout instant l'essentiel de ce qui nous porte, de ce que nous portons, avec joie, avec désespoir aussi. Qui écrit? Qui est écrit? Que de questions! D'ailleurs, le point d'interrogation, tel un couperet apparaît parfois, seule ponctuation récurrente (hormis quelques tirets et de rares points d'exclamation), toujours vigilante, ou menaçante:

des pattes secouent les chênes des griffes les érables

l'écorce pèle les coques jusqu'aux racines ça tremble

des fruits pour les couleuvres pour les vipères des fleurs

pour qui tout ce venin en réserve dans tes veines?

Au fur et à mesure de la lecture, j'ai abandonné la volonté de vouloir savoir qui était je, qui était tu, qui était celui qui aimait, celui qui était aimé, l'animal, la machine. Je voyais partout surgir des mouvements que je reconnaissais, un désir de fusion que j'aurais pu nommer moi-même, et son rejet tout aussi bien, division qui me blesse aussi, comme sûrement d'autres lecteurs. En voyant, dans le cadre de l'exposition sur les fenêtres au musée de l'Ermitage, à Lausanne, un tableau d'Edward Munch intitulé «Le baiser» (où deux visages qui s'approchent ne peuvent plus se séparer et l'on ne sait plus si c'est une joie ou un cauchemar), j'ai pensé à ce livre de Sylvain Thévoz qui m'a paru interroger ce qui, en nous, ne sait pas vivre, mais le voudrait bien: qui désire, et qu'est-ce qui est désiré? Qui est désirable? Qu'est-ce qui est désirable? Le poète ne le sait plus, et tente d'inventer une solitude libre et sauvage:

singularis sanglier je suis solitaire de fait

ma parole cache une plaie ouverte

Ce livre douloureux, parce qu'il est animé par un élan puissant ne rend pas mélancolique le lecteur. On y puiserait presque des raisons de se battre, de vivre debout, des raisons de continuer à poser des questions, même si elles sont sans réponses définitives, qu'elles soient individuelles ou collectives.
Les Sanglots du Sanglier paraît au Miel de l'ours, il est accompagné de consonances graphiques de Patrice Duret. Elles paraissent légères au premier abord, à cause de la finesse du trait, la grâce des couleurs. Le sourire qui nous vient aux lèvres au hasard d'un humour ne s'appesantit jamais quoique parfois il puisse s'agir d'ironie. Le sourire peut laisser place à un rire plus amer peut-être... Ces images portent aussi leur poids de désarroi et de fête mêlés. Qui mange? Qui est mangé? Et pourquoi, semblent-elles dire? Tissant entre l'encre des mots consubstantiels aux dessins mêmes, elles se déploient variations infinies, qui créent un autre rythme que les poèmes, un surgissement d'instants venu d'un centre, la figure toujours renouvelée d'un sanglier. Qui écrit? Qui est écrit?
Le courage ne manque pas, ni au dessinateur ni au poète pour continuer à pousser des mots dans la nuit, moins absurdes que vivants:

s'il faut ramper je rampe s'il faut courir j'aboie
de tout mon corps faire chardon

prendre ton nom parmi les ronces

ce n'est pas perdre ou disparaître qu'être brisé

par une tige dure qui traverse le coeur en dedans