Les Mots, peut-être et autres poèmes (1990-2013)

Critique

de Françoise Delorme

Sur la couverture du livre, la belle photo de Philippe Pache accompagnant les poèmes de Catherine Fuchs qui viennent de paraître dans la collection de Poche chez Bernard Campiche rend compte de plusieurs aspects de sa poésie. Un arbre (très présent dans les poèmes) et un petit personnage semblent peu à peu s'effacer dans un clair brouillard; ils évoquent à la fois la ténuité éphémère et la profondeur de textes qui cherchent à retenir, malgré tout, ce temps qui s'épanouit

au cœur des instants perdus

  ce don à nul autre pareil

    fruit des mains vides

 et d'une lenteur secrète.

Le titre Les Mots, peut-être, éponyme du dernier des quatre recueils qu'il rassemble, fait apparaître une hésitation essentielle et originelle, toute frémissante, et traduit une sorte d'attente aussi. Il englobe les autres titres, L'impossible absence (Eliane Vernay 1990), Les Heures lentes (Eliane Vernay 1994) et Traversée (Empreintes 2005), dans une brume mouvante qui révèle autant qu'elle cache, parfois inquiétante:

Tous ces mots qui s'étirent

se courbent sous le vent

reprennent un dessin

infiniment semblable

et toujours différent.
Comment risquer nos jours

à ces fumées légères?

Cette dernière question «Comment risquer nos jours» (et peut-être aussi «pourquoi?») habite toutes les autres, nombreuses, qui structurent tous les poèmes:

Qui gardera la mémoire?

Quel lieu reconnaîtra nos pas,

          empreintes futiles

          [...]

Qui, fouillant la transparence,

               portera témoignage?

Dans le même élan, et contradictoirement, ils sont habités, irrigués par une adhésion au monde et un acquiescement au langage, toujours réitérés:

– toute question effacée

dans un flot d'écume.
C'est oui,

disons-nous.

Un «oui» se prolonge, se répète, et s'épanouit. Il relie l'intime et l'universel dans le réseau persistant d'un assentiment renouvelé. Il se déploie dans des poèmes épurés, aux vers courts, au rythme balancé:

     Dire oui

       aussi

  pour l'arbre

qui s'offre au vent.

On marche à travers des paysages entraperçus, on est pris dans des images soudaines, lumineuses, évidentes, repliées sur elles-mêmes comme une fleur prête à s'ouvrir, qui s'ouvrira:

Une pivoine gorgée d'eau

brille sous le ciel fermé.

Tant de soleil au secret

alors que la pluie murmure

un printemps qui se cache.

Alexandre Voisard, dans la brève et limpide préface qui entame le livre, écrit que la poète «appelle et épelle le monde». C'est vrai: elle délie dans les mots ajustés tout un univers familier, quotidien, qu'elle transforme en «nature morte», plutôt abstraite, parfois simplement esquissée. Chaque tableau devient peu à peu un paysage intérieur et méditatif, écartelé entre le bonheur aigu d'exister et la douleur de vivre, souvent lancinante. Ces paysages, entre ciel et terre, portent aussi l'émotion – raisons et sentiments – du lecteur dans leur cercle, dans leurs ondes.
On peut suivre une évolution dans la chronologie des œuvres ici présentées. Les préoccupations semblent pérennes, inquiétude et joie emmêlées, avec peut-être une interrogation de plus en plus tenace sur le pouvoir de la poésie au fur et à mesure que l'on avance. La manière d'écrire, elle, après avoir été très stable, change dans le dernier recueil Les Mots, peut-être. Les poèmes qui inaugurent ce recueil prennent des formes plus brusques, moins lyriques, comme pour éprouver la force réelle des vocables et de la syntaxe à épouser notre vie, à retenir quelque chose dans les arrangements de lettres et de grammaire. Il m'a semblé, mais je n'en suis pas sûre du tout, que ces textes qui jouent plus que les autres portaient en eux une ironie. La fin du recueil retrouve en effet avec perspicacité le rythme intérieur qui les fait respirer et nous fait éprouver la présence singulière de Catherine Fuchs. Rien ne parvient vraiment à entamer un bonheur d'être au monde déchiré et déchirant. Une confiance inaltérable dans le langage, même très interrogée, affirme qu'il peut rendre partageable toute expérience humaine, sans que l'on puisse jamais être certain de la réussite de l'entreprise.
Même si et parce que «le néant est signé d'une mémoire», une telle confiance, relancée dans l'effort et l'abandon, émeut et convainc:

que tous les mots s'accordent

au seul bruissement

de ce qui ne peut se dire

et qui attend

pourtant 
d'être dit.
L'attente de la poète rejoint celle du monde. A elles deux, elles tissent des poèmes où chacun d'entre nous peut retrouver comme en écho – intacte et infinie – la renaissance de son propre désir, la forme de sa propre existence dans le monde:
Une ligne, des formes
    l'horizon et l'abîme

 quelqu'un pour le dire

à la croisée des chemins
et tout peut commencer.

Note critique

Les Mots peut-être, qui rassemble en plus du recueil éponyme inédit L'Impossible Absence, Les Heures lentes et Traversée, donne un large panorama sur la poésie de Catherine Fuchs. Il propose des ensembles de poèmes au style très pur. Leur rythme simple et clair reconduit un assentiment au banal quotidien, paysages fragiles et éphémères, gestes ordinaires, choses dans la lumière. Malgré la douleur d'exister et un doute grandissant sur le langage, quelqu'un parle. Ce seront les mots qui traceront l'existence persistante d'un chemin. Ils disent ce «qui attend d'être dit», même si la chose semble impossible.

(Françoise Delorme, «Viceversa littérature» n. 8, 2014)