Le Garçon qui ne voulait pas sortir du bain
Roman noir

Pourquoi ce respectable père de famille est-il cueilli dans son jardin, un samedi après-midi par deux inspecteurs de police? Son passé est-il celui d’un coupable ou d’une victime? Ou se pourrait-il que les deux rôles se mélangent?
Une randonnée en vélo qui mène au pire, une asphyxie au gaz, un corps enterré à l’aube dans les montagnes, bornent le parcours d’un tueur qui ne se conçoit pas comme tel et qui ne rêve, au fond, que d’un petit-déjeuner en famille.
Ce monologue haletant permet de creuser au plus profond de la vie d’un homme et de percevoir toute la vacuité de la vengeance. Un éclairage détonant sur les notions de bien et de mal et leur fragile frontière.

(éditions Faim de sièce & Cousu mouche)

Critique

de Elisabeth Vust

C’est l’histoire déjà mille fois écrite et pourtant toujours à écrire, d’un passé qui rattrape celui qui l’a vécu, à un tournant ou à un autre du présent. C’est l’histoire d’un homme qui s’est casé avec femme et enfants, laissant derrière lui ses errances et soûleries nocturnes. C’est l’histoire d’un  mariage pas si heureux que ça, d’une résilience seulement apparente et d’un crime vraiment pas parfait.

C’est le roman noir d’un auteur qui aime brouiller les pistes, et entrecroiser les registres du polar, de l’intime et de l’ironie du sort. Écrivain et coéditeur de ses propres écrits, Michaël Perruchoud signe là une intrigue diablement efficace (avec une belle chute), malgré quelques clichés, autour des questions de la vengeance et de la mémoire. Et il aborde l’abus sexuel de façon sobre, sans pathos – d’où une scène terrible, quasi insoutenable dans son réalisme. Avec pour fil rouge cette interrogation: peut-on être à la fois victime et coupable?

D’entrée de récit, le héros prend en main la narration, en grande partie un monologue. Il est «l’ex-roi des bouges, des dérives avinées et des théories vouées au vide» reconverti en «chef de tribu presque apaisé, presque opulent». Il a juste le temps de se présenter au lecteur avant que la police ne trouble la quiétude de ce week-end casanier en famille, avec sa femme et ses deux filles. Une visite pas si inattendue pour lui qui s’y prépare depuis quatre ans et quelque. Car notre homme ne fait pas de mystère de sa situation, il a sur le dos un double meurtre, et l’heure est venue de payer ses dettes.
Cela dit, et heureusement pour les lecteurs, rien n’est évident à première vue, pas plus l’apparente harmonie familiale que la paix contractée avec le passé et les motifs des inspecteurs.

Car jadis, le narrateur a subi le pire. «Les cauchemars finissent toujours par revenir», et il se retrouve par flash-back enfant face à son agresseur, de la violence duquel il n’a pour ainsi dire pas réussi à se laver, lui le garçon qui ne voulait plus sortir du bain. Remarquons qu’il est une victime refusant d’en endosser l’habit : «les clubs de victimes, je ne voulais pas en entendre parler. Je les raillais ces exhibitionnistes de la douleur. Moi, j’aime les secrets de famille, les choses qu’on estime ne pas devoir raconter», confie-t-il. Concomitamment, il adopte une posture somme toute rare et donnant à réfléchir: il rejette  l’idée selon laquelle les bourreaux peuvent modeler l’identité de leurs proies, tout en ayant dû recourir à pas mal d’ivresses pour «noyer le monstre». Mais, est-il réellement envisageable que les traumatismes anciens ne marquent pas le présent?
«Tant qu’on ne déverrouille pas la porte du réduit, ma maison semble en ordre, comme ma vie». Du coup, lorsque saute le verrou du passé, une tempête mentale se lève, troublant la conscience de notre homme, qui va commettre lui aussi l’irréparable.

La noirceur ne gagne pas l’ensemble du récit, tout comme elle n’a pas envahi le cœur du protagoniste, qui parle sans détour de son couple sans sexe (hors conceptions) et sans remous, et de sa paternité. Il a deux filles, et n’a pas pu ou su être présent au début de la vie de la deuxième, à laquelle il redit combien il est «désolé de ne l’aimer qu’entre parenthèses, de la bercer la tête ailleurs».
Au final, un beau mélange de générosité sans étalage et d’empathie sèche caractérise ce Garçon qui ne voulait pas sortir du bain, qu’on quitte troublé.

Note critique

Michaël Perruchoud entrecroise les registres du polar, de l’intime et de l’ironie dans ce roman noir. On y suit un homme, père de famille apparemment tranquille, qui est rattrapé par deux événements de son histoire: l’abus sexuel qu’il a subi enfant, et le double crime qu’il a commis adulte. Le héros a tout fait pour noyer les monstres du passé, mais en vain. L’auteur noue adroitement ses fils narratifs autour de la question: peut-on être à la fois victime et coupable? Le ton est direct, dans un mélange de générosité et d’empathie sèche, presque insoutenable dans la scène de pédophilie, palpitant dans le déroulement de l’intrigue et émouvant dans l’évocation de la vie de famille.

(Elisabeth Vust, «Viceversa littérature» n. 8, 2014)