Le Désir de la neige

Devant l'autre blancheur

Devant l'autre blancheur
La phrase continue vers le vide
De quel sépulcre ancien revenue
Ô d’une silencieuse étable
Appel des morts
Comme un feu s’allumant
                     à la branche noire
Où voir naître rien

Les vers d’un homme serein

de Serge Molla

Cela fait cinq ans que Jacques Chessex n’avait publié de recueil de poèmes. Les vers n’ont pourtant jamais cessé de naître en lui, rythmés de syncopes et riches d’assonances plus que de rimes, tant cette écriture est à ses yeux un geste nécessaire pour se (re)saisir: “C’est le geste de me rassembler / qui importe / Le seul rassemblement qui compte” (p. 17). Auto-rassemblement, lien de soi, religio, qui appellent chacune de ses journées à s’ouvrir par un poème – à la façon de la prière pour le moine –, rédigé à l’aube et “plus juste” que ceux qui suivront. Le poète confesse d’ailleurs lui-même:

Le silence matinal est beau et nu
De sa lèvre vient plus de force
Que du torrent d’avril
Ainsi je trouve la paix
Nécessaire à passer les mailles du jour…
(p. 14)

Ou encore:

Peut-être la tranquillité de l’instant lisse
A-t-elle permis l’accès au vide
Où le seul mot attendu sera écouté
Dans tant de silence on ne ment pas
(p. 31)

Si chaque nouveau recueil semble marquer une nouvelle étape dans l’existence de l’écrivain, Le Désir de la neige permet en premier lieu de revenir vers les paysages blancs et de retrouver un regard sur la nature qui évoque, pour ne pas dire parle; le désir, et même davantage, la volonté d’allègement, de désencombrement (pour reprendre une expression tirée de La Mort d’un juste) s’exposent avec de plus en plus d’intensité. C’est peut-être pour cela qu’un conte zen s’offre en exergue du recueil et que deux poèmes insistent sur l’humble devoir de “laver les bols”. Si l’écriture quotidienne des poèmes inaugurait le jour, la suite s’apparente à l’activité du novice, appelé à découvrir la simplicité, l’humilité. Comme si le mouvement du poète était religieux – ce qui ne dit rien d’une foi ou d’une non-foi – et attestait d’une attente analogue et essentielle d’allègement. Aussi ce désir de la neige est-il ici celui d’une pureté (disparue, comme l’enfance) – “La neige n’a pas de figure / Comme l’arbre en a une” (p. 61) – et l’expression de la volonté “d’apprendre à n’être rien” comme le suggèrent les vers suivants:

Ainsi j’apprends
À être rien
À l’heure matinale où commencent à jaillir
Des cris d’oiseaux
Qui seront rien quelques secondes plus tard
Dans ce temps et cet espace
Où j’écris rien
(p. 13)

Cependant il n’est pas simple de s’affranchir de soi, le poète peut-être plus encore que le romancier ou l’essayiste le sait et le reconnaît. Le “je” – ou plutôt le “moi” – a semble-t-il toujours tendance à vouloir réoccuper l’espace, comme p.ex. lorsque la vision d’une femme montrant ses jambes conduit à revenir à compter ses conquêtes amoureuses. Désir d’une neige qui fond inexorablement? désespérément? Désir d’une pureté qui ne tient pas, d’un désencombrement qui ne dure pas, qu’il faut toujours reprendre? Qu’il est exigeant le chemin vers soi!
Plus encore qu’auparavant, le poète aujourd’hui semble chasser le penseur, s’en méfier, parfois même s’en moquer. Vouloir faire taire la pensée et laisser place au vrai mot, voilà le dessein exprimé pour celui qui murmure:

– La poésie est l’air de l’être
Mortel qui se sait mortel
Je me couche sous un feu d’herbes sèches
Je souffle dans ma flûte d’os
Je m’enterre sans terre
La main posée sur mon propre crâne
Comme le bonnet du simple qui bave
Au soleil devant l’asile
(p. 40)

Le (mouvement du) poème invite à un nouveau parcours (de vie), il engage à nouveaux frais, ce qui n’empêche bien pas une fois encore de célébrer la femme et son corps. C’est la partie intitulée “L’air à l’instant” (p. 71-84) qui réunit les poèmes érotiques, mais cette fois-ci la neige semble avoir fondu comme le temps, serait-ce que la relation dépasse le corps périssable? Et lorsque la mort et la femme génèrent les vers – “Son tombeau parmi l’herbe en une autre verdure…” (p. 78) –, on décèle un hommage à Baudelaire, à “La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse / Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse”.
Si, en février 2001, Jacques Chessex a perdu sa mère (que les dernières années avaient profondément rapproché), sa mort ne paraît pas l’avoir éloignée, bien au contraire, tant ici est forte sa présence:

Maintenant le mort est venue
Et je t’ai reçue en moi
Comme on reçoit la fraîcheur de l’air ou la brise
(p. 92)

Toutefois, si de lourdes questions imprégnèrent les poèmes et la prose concernant son père – pour s’en convaincre, il suffira de relire le Portrait d’une ombre ou certains chapitres de L’Imparfait –, paix et tendresse filiale habitent les vers relatifs à cette femme dont la marée de la mémoire ramène toujours le sentiment “que je n’ai pas su aimé assez” (p. 91). Autant dire que c’est en lui-même cette fois-ci que sourd un mouvement élégiaque souvent retenu pour d’autre figures dans les précédents recueils.
Et puis il y a les proches. Pietro Sarto ou Saura p.ex. dont les toiles appellent les mots non pour décrire – heureusement –, mais pour saisir l’œil de l’artiste et surtout de l’ami. Quant à “L’adieu à Christian Sulser”, il se fait moins l’écho d’une voix (connue de bien des auditeurs de Suisse romande) que d’une chaleur. L’amitié trace la faculté des mots de dépasser l’apparent (les paroles de l’homme de radio) pour faire entendre ce qui touche, la chaleur d’une voix, la présence d’un être! Autant dire que l’écrit devient ici métaphysique et dévoile ainsi la véritable faculté de l’écriture poétique d’échapper à l’usure temporelle pour appartenir au “temps sans temps”, ce qui révèle un statut d’écriture différent? D’ailleurs, si hier, la mort se montrait parfois lourde et angoissante, lorsqu’elle rôde aujourd’hui, elle dicte quelques vers, mais n’entraîne ni poids ni peur comme si elle n’appartenait qu’au temps présent.
C’est dire qu’une sérénité étrange, mais bien réelle, se dégage de ce recueil: un homme a reconnu son désir de neige, aujourd’hui il n’exige (plus) rien:

Ce matin il n’y a ni demande ni réponse
Inscris-le mon âme sur le Tout
Et sur le rien
Où tu vas et d’où tu viens
Inscris-le en lettres d’air sur rien.
(p. 37)

Serge Molla
Auteur de Jacques Chessex et la Bible (Genève, Labor et fides, 2002)

Revue de presse

[...] Un écrivain surchargé d'intelligence, d'intuitions et de lectures parvient ici à un moment de sa vie – mettons que c'est un matin, il est sept heures trente, on entend des oiseaux – où il se rend à l'évidence. Ces appels-là, "qui seront rien quelques secondes plus tard", c'est l'essentiel. Plus tard n'a pas de sens. [...] Mots si simples [...] liés, en ce livre admirable, à l'acceptation apaisée de la mort corporelle. (Bertil Galland, Coopération, 30.10.2002)