Le Livre de mon père
Roman

Petit-fils de paysans d'une haute vallée de Suisse alémanique, Karl, né au début du siècle, se prend de passion pour la langue et la littérature françaises. Dans l'effervescence intellectuelle et politique de l'entre-deux-guerres, il goûte à la vie de bohème, mais surtout il entame, sans forfanterie ni mondanité aucune, une vie de véritable homme de lettres. Travailleur forcené, il traduira en allemand plus d'une centaine d'ouvrages français, depuis les classiques jusqu'aux contemporains. Jusqu'à sa mort, il organise lectures et conférences, collabore à des revues, se charge d'éditions, côtoie les auteurs qui seront bientôt célèbres. Mais, pour autant, ce passionné n'oublie pas de vivre, avec la même générosité sans calcul. L'homme de lettres est aussi homme et citoyen, de sorte que ce portrait, à la fois drôle et émouvant, est aussi le miroir d'une époque.

(Le Livre de mon père, trad. de l'allemand par Bernard Lortholary, Paris, Gallimard, 2006)

«Tenter, avec des mots, de réenchanter le monde», entretien avec Urs Widmer par Elias Schafroth / «Entre les figures monumentales qui encadrent le portail de la vie, Le livre de mon père d'Urs Widmer», par Beat Mazenauer

de Elias Schafroth / Beat Mazenauer

Nous vous reproposons ci-dessous un extrait du texte et de l'entretien inclus dans le dossier consacré à Urs Widmer par Feuxcroisés n°8 (2006).

«Scriptor francofortiensis sum» - «je suis un écrivain de Francfort». C'est ainsi que, dans Forschungsreise («Voyage d'étude»), le narrateur qui parle à la première personne se présente au Pape par téléphone. Et, de fait, lorsqu'en 1974 paraît ce roman d'aventures, son auteur, le Bâlois Urs Widmer, vit à Francfort. Mais la drôlerie hilarante du latin scolaire dans lequel le narrateur décline sa prétendue identité fait passer au second plan le clin d'œil autobiographique. En effet, chez Widmer, cette question de l'identité, qui donne lieu dans cette scène à un absurde jeu de rôles en langue morte, n'est jamais clairement résolue.
Ainsi, dans les romans plus tardifs, deux romans d'autofiction, L'Homme que ma mère a aimé (Der Geliebte der Mutter, 2000), et Le Livre de mon père (Das Buch des Vaters, 2004), le narrateur, qui parle d'abord à la première personne, continue ensuite le récit à la troisième personne, marquant ainsi une distance à lui-même.
Dans ses ouvrages, Widmer multiplie les personnages qui disent «je». Il s'agit toujours d'auteurs qui adorent parler de leur œuvre, et singulièrement du livre que le lecteur a sous les yeux: une mise en abyme pratiquée jusqu'à un point vertigineux puisqu'elle est censée indiquer au lecteur que le narrateur se met à écrire.
Or, à ce point du récit, nous sommes le plus souvent à plusieurs pages de son début. Le retour à l'origine passe toujours à côté du point d'origine effectif, de la même façon que dans Le Siphon bleu (Der blaue Siphon, 1992), le père et le fils ratent leur rencontre. Le narrateur remonte le temps sans parvenir à se faire reconnaître de son père - c'est après la mort de ce père qu'il est devenu écrivain -, lequel père, de son côté, s'est projeté dans le futur après avoir retrouvé son âge d'enfant. «Où suis-je ?», demande le père à son fils, ignorant qu'il parle à son propre enfant en s'adressant à l'auteur adulte. Le fils ne comprend pas la question. Ses textes, pour Widmer, occupent en quelque sorte la place du fils et de l'écrivain. Dans leur audacieuse construction, ils présentent avec une sidérante facilité, dirait-on, une maîtrise virtuose de tous les paradoxes de la temporalité et semblent se faire un jeu d'échapper aux identités fluctuantes ou clivées de leur narrateur.
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- Etes-vous certain de parler encore votre propre langue quand le texte, comme vous le dites, vous traverse comme s'il passait par un médium?

  • On ne tient rien de sûr en littérature. C'est son attrait et son risque. D'un côté, on acquiert en écrivant une sorte de compétence professionnelle, mais de l'autre, on aborde chaque nouvel ouvrage comme un dilettante. On recommence à chaque fois par un autre bout, si bien que cette musique dont on dit qu'elle vous est propre est loin d'être garantie. Elle se déploie comme chez ceux qui font réellement des mélodies, Schubert et Mozart. Je n'y fais pas attention. C'est là.
    N'empêche que le sentiment d'avoir ma propre musique, mis à part le fait qu'elle marque en même temps mes limites du moment, c'est vraiment un sentiment agréable. Tout à coup, après un long processus, quelque chose apparaît, une marque qui n'est qu'à vous. Car chacun voudrait, tout en sachant combien c'est difficile, être singulier, unique. Ce processus est un petit pas qui vous rapproche de cette identité propre.

- Et sur ce parcours, vos livres fourmillent de personnages parlant à la première personne, qui sont les auteurs de vos livres...

  • Premièrement, ce n'est pas toujours tout à fait le cas. J'ai écrit de nombreux textes courts qui ne traitent pas de ces questions, les laissent sans commentaire à l'arrière-plan. Deuxièmement, il s'agit là peut-être d'une faiblesse chez moi. J'éprouve le besoin de m'expliciter la situation de l'écrivant - pas simplement celle d'Urs Widmer en train d'écrire, mais celle, fictionnelle, évoquée dans le livre. Lorsque Kuno, l'infirmier de Im Kongo, écrit, il est moi pour un peu, et pour beaucoup, il n'est pas moi, parce qu'il est Kuno l'infirmier. Et comme il parle à la première personne, j'ai besoin pour moi de tirer au clair cette question, quand, où, pourquoi il parle de son livre.

- Dans vos romans dits autobiographiques, L'Homme que ma mère a aimé (Der Geliebte der Mutter) et Le Livre de mon père (Das Buch des Vaters), la tension entre «je» et «il» est centrale. En passant de la première à la troisième personne, le narrateur passe d'une perspective à l'autre.

  • Dans ces deux romans - et j'insiste sur le mot roman, ce ne sont pas des autobiographies -, j'ai tenté de limiter étroitement la place du moi, c'est-à-dire de l'enfant des protagonistes. Je ne pouvais pas en faire totalement abstraction. D'abord, parce que le «je» écrit le roman et ensuite parce que ce «je», l'enfant, a son rôle dans le couple. Puis, à certains moments, le «je» ne supporte plus ce «je» et le déplace, il passe au «il», marquant alors une plus grande distanciation et aussi la tension émotionnelle de ce moment-là.

- Le titre Le Livre de mon père est ambigu. De qui est-ce le livre?

  • Le Livre de mon père est d'abord, banalement, ce que le titre, au premier examen, promet d'être: un livre où le père joue le rôle principal. Ensuite, il est aussi ce livre qu'écrit le père dans le livre et qui est perdu avant d'avoir pu être lu. Et c'est le fils écrivain, moi, donc, qui le reconstitue. Ce qu'on a sous les yeux, c'est au fond la reconstitution de ce que le père a déjà écrit. Et comme la littérature est capable d'opérer des tours de magie, on a également des passages qui sont des citations de ce livre perdu et qui n'a jamais été lu. Samuel Moser est l'auteur d'un essai dans lequel il explique pratiquement tout ce que je fais par mon conflit avec mon père et par l'amour que je lui porte. Un essai très intéressant, mais l'auteur exagère un peu. Ma mère joue un rôle au moins aussi dominant. Mais, en effet, mon père réel, qui est devenu le père réinventé du livre, a eu une importance énorme pour moi. Il a été un homme de littérature, de sorte que j'ai pu monter sur ses épaules. Sans lui, mon rapport aux lettres aurait été différent. Effectivement, je ne suis pas un autodidacte, j'ai grandi parmi les livres.
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Découvrez l'ensemble du dossier Urs Widmer dans Feuxcroisés n°8, 2006.

Entre les figures monumentales qui encadrent le portail de la vie
Le Livre de mon père d'Urs Widmer, par Beat Mazenauer

L'Homme que ma mère a aimé d'Urs Widmer (Gallimard) souleva lors de sa sortie en langue originale (Der Geliebte der Mutter) une foule de conjectures autour des éléments «réels» contenus dans cette fiction littéraire. On oublia souvent le sous-titre : «Roman».
Le même danger guette le nouveau livre d'Urs Widmer, consacré au père, qui complète et développe celui sur la mère d'une manière merveilleuse d'intelligence et de subtilité. Nous traduisons ici l'article publié par le Culturactif lors de la sortie du livre en allemand.

Chez Swann ou chez Guermantes? Telle était la question pour le jeune Marcel. Deux mondes distincts se disputaient sa préférence. Dans la Recherche, Proust a divisé le monde de son enfance en deux parties douloureusement incomplètes. Le double roman de Widmer est certes d'un tout autre calibre, mais sur ce point, il rappelle les souvenirs d'enfance de Proust. Le monde du père et celui de la mère sont complémentaires, et s'excluent presque l'un l'autre. Et l'enfant, qui raconte à la première personne, «je», se tient entre les deux.
La faille familiale ne saurait être exprimée plus radicalement que dans le livre consacré par Widmer à sa mère : «quelques mois plus tard, elle se maria», lit-on à la page 74; et quarante pages plus loin, il est «soudain mort». Il n'y a rien à ajouter.
Le père est-il donc un fantôme domestique? Le Livre de mon père montre qu'il n'en est rien, en comblant cette lacune et en corrigeant la perspective biaisée de la mère. Il nous révèle peu à peu une figure chatoyante et fascinante: Walter Widmer (1903-1965), le traducteur remarquable d'auteurs tels que Villon, Stendhal, Flaubert ou Balzac. Cependant, il faut rester prudent: un roman est un roman, et le père, dans celui-ci, s'appelle Karl.
«Mon père était communiste», dit le livre d'entrée de jeu, avant de nuancer: il ne l'était pas toujours, et plus tard, il ne serait plus communiste du tout. Avec des traits rapides, Urs Widmer met le cap dès les premières pages sur deux événements principaux: le mariage de son père avec sa mère, raconté avec une déconcertante absence de fioritures. Et la mort de son père, qui sera à nouveau racontée à la fin du livre, sous une autre perspective, et constitue ainsi le cadre du livre.

Le livre du père, le livre de la mère

Du point de vue de sa structure, Le Livre de mon père correspond à son pendant. Le récit chronologique y est souvent interrompu par l'irruption de motifs issus du monde paternel, qui se profile ainsi comme une sorte de monde parallèle intervenant de manière apparemment anachronique dans le présent du récit. Nous voyons ainsi Karl se soumettre à un rite de passage irréellement réel, dans son village natal. Urs Widmer a trouvé pour cela une langue étalonnée sur celle de Gottfried Keller, et crée un effet de contraste avec la sobre objectivité de la vie quotidienne familiale. C'est dans ces pages que le caractère fictionnel du Livre de mon père apparaît avec la plus grande netteté.
A la différence de ce qui se passait dans le livre de la mère, le livre du père fait une place à la conjointe du protagoniste. «Elle voulait être heureuse», y lit-on brièvement. Mais on sent qu'il y avait au début quelque chose de plus: c'est avec le père que la mère voulait être heureuse. C'est pour cela qu'elle reste en retrait lorsqu'il s'absente avec ses amis communistes ou dépense son argent à elle pour des disques et des livres. C'est ainsi que leur deux mondes peu à peu se séparent, d'abord imperceptiblement, puis de plus ne plus nettement. Le père lit et traduit, la mère retourne la terre du jardin avec un chagrin contenu. Entre eux, le «je» du narrateur. Et le silence. La force d'attraction décroît sensiblement.
Widmer a remarquablement différencié et en même temps mis en relation le livre de la mère et celui du père, d'une manière qui préserve également l'autonomie de chaque texte. Les points de contact entre les deux livres font l'effet de petites piqûres d'épingle: des intersections ouvertes. L'ancien amoureux de la mère est le premier à qui elle parle de sa grossesse. Le père est étonné, les lecteurs aussi. La rumeur est-elle vraie, selon laquelle elle a pris le premier venu après avoir été repoussée ?
Dans ce livre aussi, le dard est profondément planté.
Le père et la mère ont de l'affection l'un pour l'autre, aucun doute, mais est-ce de l'amour? Se comprennent-ils l'un l'autre ? Le père aussi conserve le souvenir nostalgique d'un ancien béquin. Depuis son rite de passage, un rêverie amoureuse et platonique flotte devant ses yeux, une fille qu'il n'a pas invitée à danser, et qu'il revoit de manière inattendue la nuit avant sa mort.

Et au milieu se tient le narrateur, qui essaie en hésitant, comme entre guillemets, de se souvenir de lui-même. Il semble que la tâche ait été plus facile pour le livre du père que pour celui de la mère. Si la mère a échoué à aimer son garçon, ce dernier se sent du moins accueilli dans la tradition paternelle. En effet, Karl a lui aussi reçu lors de son initiation le grand livre blanc, qu'il devra remplir avec sa vie jusqu'au jour de sa mort. Le Livre de mon père semble remplacer ce livre blanc, que la mère a jeté avant que le fils n'ait pu le lire et le poursuivre.
La plus grande affinité avec le père se manifeste stylistiquement: Widmer raconte dans ce livre avec plus de rondeur, plus de calme. On ne retrouve pas les passages compacts et laconiques qui apparaissaient dans le livre de la mère. A leur place, on assiste à l'enthousiasme euphorisant du père pour son univers de livres. L'auteur semble plus proche de ce monde que du jardinage de sa mère.
Le deux romans témoignent d'un souvenir tendre. Mais on sent bien aussi combien l'auteur a dû travailler à leur élaboration littéraire. Avec ces deux livres complémentaires, qui s'imbriquent d'une manière subtile et intelligente, Urs Widmer a réussi un diptyque familial émouvant, qui appelle par sa forme un troisième volet: il serait consacré au jeune garçon, «je», entre les deux figures massives de part et d'autre du portail de sa vie.