Muscles, roman & La Maison, morceaux

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   LA MAISON est située au nord.
   Dans cette région, cerisiers et pommiers fleu- rissent plus tard qu’ailleurs.
   La première fois, tu arrives de nuit, dans la voiture de Jaël.
   Vous suivez une route de campagne verglacée, bordée par de hauts murs de neige.
   Deux chevreuils traversent le faisceau des phares.
   Tu n’arrives pas à mémoriser le chemin, tu serais incapable de revenir par tes propres moyens.
   Sur la colline, tu devines la silhouette de la maison. Autour, la densité de la forêt.
   Passé le portail, un grand chien vient te renifler les poches.

(Julien Burri, La Maison, morceaux, Bernard Campiche)

Écrire le corps

de Elisabeth Jobin

La dernière parution du Vaudois Julien Burri donne lieu à bel objet éditorial: son éditeur Bernard Campiche publie un double livre, soit deux textes tout à fait autonomes rassemblés en un seul volume. Une première couverture annonce un roman, Muscles, et une seconde de l’autre côté du livre, des «morceaux» réunis sous le titre La Maison. Si les deux textes ne partagent pas d’histoire commune, ils se rejoignent à des niveaux tant thématiques que formels. L’un et l’autre réinterprètent des sujets empruntés au répertoire de l’auteur. Ainsi le corps et le regard qu’on lui porte demeurent centraux, tandis que les transformations du physique donnent le fil rouge des récits. L’obsession de soi, de ce corps que l’on s’efforce à garder sous contrôle, pousse les personnages à l’isolement et, inévitablement, les relations amoureuses aboutissent à rupture, faute de communication. Du côté de la narration, on retiendra cette interpellation en «tu», récurrente aux deux textes. Un effet d’immédiateté un peu déroutant qui entraîne le lecteur au cœur de l’histoire, superposant sa lecture au point de vue du personnage principal.

Journaliste critique à l’Hebdo, écrivain principalement publié chez Bernard Campiche, Julien Burri s’est distingué par sa maîtrise de la forme brève. Il a également signé quelques romans (Poupée, entre autres) qui empruntent des éléments stylistiques aux genres plus courts dans leur manière de découper l’histoire en petits chapitres, comme autant d’instantanés. On reconnaît à l’auteur de 34 ans une attention particulière portée au dépouillement, polissant sa phrase jusqu’à l’os pour dégager en quelques traits le caractère de ses personnages. Un talent qui lui a valu le Prix culturel Network pour son roman Beau à vomir (Campiche 2011). Décernée cette année à Soleure, cette distinction prime entre autres des auteurs homosexuels qui participent à soutenir la culture gay dans leurs créations littéraires.

Discipline

Muscles tire un parallèle entre la beauté d’un corps, ici démesurément musclé, et l’acceptation de soi. Le roman conte l’histoire d’un bodybuilder qui s’acharne à faire gonfler son corps en enchaînant entrainements, shakes de protéines et injections. Alors que l’envie de sculpter son physique lui est née du souci de plaire, la rigueur de l’exercice finit par imposer un rythme de vie qui contrarie sa relation amoureuse. Sa femme Amélie se plie d’abord gracieusement aux exigences de ce corps, le caresse, le choie. Mais la masse de muscles va jusqu’à compromettre les mouvements. L’hygiène physique instaure une discipline qui les sépare peu à peu, puis les isole.

Il est surprenant d’assister à cette métamorphose du physique qui, un peu paradoxalement, mène à nier les fonctions du corps, son utilité. Celui-ci n’est plus au service de rien, tant et si bien qu’il devient image, une apparence que redessine sans cesse une volonté de fer. Le corps s’impose alors de lui-même, devient un obstacle insurmontable entre le personnage et ses proches. Il va jusqu’à prendre le relais de la parole: les dialogues sont évacués du roman de Julien Burri. L’accent est plutôt mis sur la description. L’écriture détaille une situation avant d’avoir recours à l’ellipse pour accéder à la suivante, laissant au lecteur le soin de remplir les vides. C’est une succession de scènes que la plume de l’auteur décompose «en milliers d’images fixes». Ce faisant, il met en lumière les ambivalences, de l’adulation du corps jusqu’au dégout total que sa superficialité inspire.

Genèse du corps

Tout corps a une histoire, et une dizaine de chapitres donne la genèse de celui du personnage principal. Il s’avère être le résultat d’une enfance grise et solitaire. Le lecteur apprend en filigrane le décès abrupt de sa mère aimée, la surveillance maniaque de son père, puis les années passées chez des grands-parents végétant dans «une poche de passé». À deux reprises, le roman inclut des extraits du livre de poèmes de la mère, que le fils lit en tentant d’y retrouver une douceur perdue. On peut mettre en doute la pertinence psychologique de cet interlude, cependant il ancre le roman dans un contexte bienvenu.

Ainsi le contrôle que gagne le personnage sur son corps est analogue à celui qu’il aimerait exercer sur sa vie: «ton corps, tu l’as maté, humilié, tu lui as fait mordre la poussière – ton corps t’obéit.» Car si le personnage de Julien Burri voit dans la douleur de l’entrainement la signature de sa masculinité, il trouve aussi dans la contrainte un exutoire à ses souvenirs. Ce corps gigantesque s’avère être l’expression des tourments du personnage: «plus tu prends du volume, plus tu t’évides au cœur».

Morceaux

Le roman Muscles une fois terminé, le lecteur retourne le livre pour entamer le second texte, La Maison. Ces fragments de récit flirtent avec la prose poétique, tant dans leur choix de mots que dans leur brièveté. L’écriture se ressert autour d’un couple d’hommes établis dans une maison de campagne. Elle est leur «île de Robinson», le lieu unique de leur relation, puis le théâtre de leur séparation.

À nouveau, la narration adopte la seconde personne du singulier pour infiltrer le regard d’un homme. Celui-ci est écrivain. On le sent sensible à cette nature qu’il voit par la fenêtre, à ce paysage qui se métamorphose lentement au fil des saisons. Il semble vivre à la fois dans une contemplation passive et dans la perpétuelle attente du retour de Jaël, son partenaire souvent absent, distant même durant leurs moments intimes. Jaël cultive une étrange passion pour les oiseaux, qu’il «collectionne» et retient dans des volières installées autour de la maison. Les deux hommes forment un couple bien asymétrique: l’un statique, l’autre volage, ils se dirigent vers la rupture. Bientôt, Jaël choisit de vivre avec un autre.

Dirigé par la métaphore, ces «morceaux» donnent à voir un homme qui, aussi docile qu’un oiseau privé de liberté, se laisse enfermer à la fois dans la maison et sa relation amoureuse – des cages qu’il ne parviendra plus à quitter. Il restera pris dans les filets de ses souvenirs, rejoignant en rêve la maison et son ancien amant. Plus court que Muscles, plus discret dans son propos, le récit manque cependant d’épaisseur et de nuance, l’écriture de curiosité. On regrette aussi que l’auteur ne donne pas véritablement chair à ses personnages, de sorte que leurs émotions puissent mieux s’affirmer.

Immatérialité

L’écriture de Julien Burri s’est sans conteste affinée au fil des publications: son verbe est efficace, ses sujets bien définis. Et malgré tout, ses romans peinent à convaincre. Ils sont comparables à des poignées de sable qu’on laisserait s’écouler entre ses doigts – si la sensation demeure, la matière s’échappe trop rapidement. D’une façon un peu similaire, longtemps après la lecture des récits de Burri, on se souvient des ambiances, tandis que leurs contenus s’effacent.

Une conséquence au dépouillement du style? À cette volonté de décrire les situations sans vraiment s’y tremper? Ou au malaise auquel l’auteur confronte son lecteur en l’apostrophant avec ce «tu» frontal, établissant un point de vue unique? L’écriture est à ce point précise qu’elle manque de générosité, renonçant à esquisser un contexte, planter un décor, ouvrir les perspectives. C'est dommage que la plume pourtant acérée de Julien Burri s’arrête au seuil du roman. Ses textes regorgent de phrases et de situations touchantes, mais doivent encore s’enrichir pour s’imposer vraiment. (ej)