Les Ombres du métis

«Ancien flic». C’est ainsi que Paul Bréguet se présente au Pasteur Manuel. Cet ex-inspecteur, à la naïveté confondante pour les cyniques qui gravitent autour de lui, va tenter de tout raconter, de comprendre ce qui lui est arrivé depuis un an: pourquoi, aujourd’hui, se retrouve-t-il derrière les barreaux? Mais la vérité est difficile à dire, et le pasteur trop vite captivé, finira par se protéger de son attachant interlocuteur, devenu inquiétant à force de contradictions et d'engouements. Car les zones d'ombres de l'affaire Romain Baptiste sont nombreuses, celles de Paul Bréguet aussi.

(Quatrième de couverture, éditions Zoé)

Critique

de Elisabeth Vust

Le roman policier a ses codes, que les auteurs soutiennent la gageure de suivre, de détourner, de feinter ou d’oublier c’est selon; parmi ces lois du genre, la présence d’un meneur d’enquête, de sexe le plus souvent masculin, et appartenant à la police. Ces filateurs ont une vie intérieure plus ou moins secrète au gré des différentes approches de leurs créateurs. Avec la vague nordique soufflant actuellement sur le polar ont déferlé une série d’inspecteurs solitaires et tourmentés, au profil proche de héros anglo-saxons,  tel que le célèbre Harry Bosch chez Michael Connelly.

Paul Bréguet appartient à cette catégorie de flics au vague à l’âme tenace, et sera le héros d’une série qu’inaugure Les Ombres du métis. Cet ex-inspecteur à la police judiciaire de Lausanne est en fâcheuse position lorsque le lecteur fait sa connaissance; il est en détention préventive pour un crime, dont la nature trouble participe au suspens du livre, que l’auteur parvient joliment à maintenir tout en le modulant avec coups de théâtre et révélations. On reconstitue les événements dramatiques grâce à trois récits enchâssés: les conversations de Bréguet avec le pasteur de la prison; ses réminiscences et ruminations; l’enquête de la procureuse, accessoirement son amante. 

Sexe, terroir, drogues et sentiments sont par ailleurs au menu de ce roman de Sébastien Meier. À 26 ans, ce Vaudois a déjà fondé une maison d’édition (les Éditions Paulette), écrit des pièces de théâtre et des fictions, restées cela dit plus confidentielles que Les Ombres du métis, que la presse accueille avec allant.
Dans un article titré «Quand les romands voient la ville en noir» paru à l’occasion du dernier Salon du Livre et de la Presse de Genève, l’hebdomadaire suisse L’Hebdo revient sur cette mode du polar qui atteint également l’édition suisse. Les uns comme Joël Dicker, qu’on ne présente plus, brouillent les pistes de la littérature dite blanche et dite noire; les autres sont plus fidèles aux règles du genre noir. Parmi ces derniers, quelques-uns ont l’heureuse et sans doute courageuse initiative de placer leur intrigue en terre romande, à l’instar de Michel Bory, Patrick Delachaux, Corinne Jaquet, et aujourd’hui Sébastien Meier.

Dans Les Ombres du métis, un inconnu est retrouvé dans le coma au Bois de Sauvabelin (dans les hauts de Lausanne). Cette accroche rappelle une affaire judiciaire réelle d’un policier lausannois condamné en 2012 pour avoir largué en pleine nuit un étranger dans ladite forêt après abus d’autorité. L’auteur confirme pourtant n’avoir pas eu connaissance de ce fait en écrivant son récit - voilà encore une de ces coïncidences dont raffole la création artistique. Quoiqu’il en soit, Sébastien Meier a su donner corps et vie à ses protagonistes, en quelques traits de plume incisifs, les traitant avec un mélange d’empathie et d’ironie, parfois franchement mordante lorsqu’il s’agit d’épingler le cynisme des notables. Les familiers de la capitale vaudoise reconnaîtront leur ville, et ses nuits entre désolation et fièvre. Et le quotidien d’une prison semble justement restitué. Quand à la violence, elle travaille les cœurs avec l’aigreur, éclate parfois dans les dialogues ou les scènes sexuelles.

Traumatismes, frustrations, coercitions, abandons, prostitution, viol, loi du plus fort et du plus riche, ce livre, comme tout bon polar, met en scène le désordre du monde. Et cela dans un ciel qui n’est pas sans étoiles malgré tout. Mais l’amour n’est pas toujours bon conseiller…