Lisières

C'est alors qu'il lui dit vous êtes fine e légère comme les pages d'une Bible, votre démarche claire et ample délie même les battements du sang qui secouent vos veines, ceux de l'ombre, vous êtes le regard que je suis, le sable que je transporte en vain d'une nuit à l'autre, le geste du tremble, le tintement de la porte au sortir du matin.

(Mathilde Vischer, Lisières, quatrième de couverture éd. p. i. sage intérieur)

Critique

de Nathalie Garbely

Lisières, le premier recueil de Mathilde Vischer, également traductrice de nombreux poètes tessinois et alémaniques, paraît en 2014 dans la très jeune maison d’édition dijonnaise p.i.sage intérieur. Ce livre, justement nommé, propose une saisie sensible de la constante métamorphose des êtres. Descriptions narratives, ces poèmes en prose retracent en particulier la traversée d’un deuil, celui d’un enfant mort-né, par une femme puis un homme. Le rétablissement du rire s’opère au fil d’une lente et précise attention au corps, à ses différents organes, par une plongée aussi dans la nature, la forêt.

Dans la première des trois sections qui composent Lisières, tous les poèmes débutent par la mention d’une bordure, d’un seuil, d’un espace liminaire: l’entre-saison, le crépuscule ou l’aurore, l’extrémité d’un village ou d’une allée. Coupe du bois de chauffe, caresse amoureuse, allaitement, mouvement de danse, traversée d’une rue, autant d’actes simples décrits dans une prose poétique et qui, juxtaposés, renvoient au point de basculement entre deux étapes de vie, de l’enfance révolue à la maternité, du passage entre vie et mort. Les figures sont sommairement nommées (une femme, un petit garçon, quelqu’un). Les lieux (le parc, la forêt, le village, l’immeuble ou encore la cuisine) sont à peine plus singularisés, rappelant par moments l’univers du conte ou du rêve. En revanche, gestes et objets sont précisément désignés. Un regard est très souvent perceptible; porté à distance, il suit la trajectoire de la plongée ou de la contre-plongée. Dans ces poèmes fortement descriptifs, le narratif est cependant largement diffus. Le présent de l’indicatif porte les marques d’un passé et d’un futur; généralement, les dernières lignes contiennent comme la chute d’un récit bref ou une tentative d’explication. Chaque poème peut ainsi se lire comme un court récit.

Parmi les personnages nombreux dans ce début, se distingue une figure féminine à qui sera consacrée la deuxième partie du livre. Un texte se détache par l’ambivalence qu’il dégage, entre la douceur de soins intimes et leur l’étrangeté: à la fontaine, une femme lave un à un ses organes internes, à commencer par son utérus, puis les replace successivement dans son bas-ventre. Dans le poème clôturant cette première partie, une sérénité s’installe en cette femme, alors que monte une lune comme s’arrondit un ventre lors d’une grossesse: «En filigrane sur un ciel cendré qui surgit dans la pesanteur des questions, des préoccupations si petites, ou existentielles, elle rétablit l’ordre des choses, des pensées, la vie extraite de sa propre réalité». Mais les figures de renversement accumulées dans les premières lignes de ce texte, telle que la précocité de la lune pointant au petit matin, ne seraient-elles pas annonciatrices de désordre?

La douleur et l’absence de repères dominent la section centrale du recueil, qui s’ouvre sur la perte d’un enfant saisie par des regards extérieurs avant même d’être réalisée par la femme qui le porte encore. Cette section s’articule ainsi autour d’un centre vidé. À ses questions sur la destination des fœtus morts, du devenir des âmes, cette femme ne trouve aucune réponse, plongée dans un silence duquel elle «n’arriv[e] plus à parler». Ce deuil de l’autre en devenir, qui est aussi le deuil d’une partie de soi, s’incarne dans un corps entaillé, fracturé, perforé, trop lourd ou trop léger. Dans un poème, qui pourrait être le récit d’un cauchemar, scindée en deux, la femme se rencontre, se passe un nourrisson, avant de se diriger dans deux directions opposées. Devant l’impossibilité de la parole, elle se fie à ce corps qu’elle répare au contact de la nature, comme en recourant à la chirurgie, et qui est pris, malgré elle, dans le flux de la vie: «Le corps suit sa loi, dans sa programmation millimétrique, sûrement, tranquillement, sans poser de questions, sans aucun doute».

Quant à la troisième section, elle accorde une large place à un homme, qu’on devine être le père de cet enfant perdu. Les étapes de son deuil sont similaires. Également pris dans un besoin d’explication impossible à formuler, il trouve refuge dans son corps, «sa seule consolation, sa seule certitude». Il trouve du réconfort en portant attention à la moindre de ses parties, ses odeurs, ses tensions, en scrutant le ressenti d’abord physique qui, avec l’exigence de soins et de nourriture, le tire du côté du vivant. De même que cette femme, il s’immerge dans la nature, entre «dans l’épaisseur de l’arbre» ou dans la mer. Comme dans un lai médiéval, c’est après avoir franchi – seul – la frontière de l’espace familier pour s’aventurer dans la forêt, dans un certain silence, que l’individu connaît une profonde transformation. S’y opère un bouleversement intérieur. Dès lors, un retour à la communauté devient à nouveau possible, et, avec lui, une joie de vivre. Ici, c’est l’homme qui le premier recouvre la force nécessaire pour s’écarter de la tristesse. Il peut ensuite aider sa compagne et lui rendre son rire. Dans cet apaisement finalement retrouvé rien n’est plus présage dans le paysage. C’est au seul passage du temps, permanent, désormais accepté, que renvoient le vol des étourneaux, s’apprêtant par centaines à migrer vers on ne sait où.

Si chaque poème peut s’apprécier isolément, bien qu’à des degrés d’intensité différents, ce serait manquer une dimension importante de ce recueil que ne pas le lire de façon suivie. Dans les marges du livre, les fils de ces poèmes, au croisement des genres, qui disent l’expérience de l’intime, partagée – partageable –, sont explicitement rattachés à d’autres œuvres littéraires et filmiques. Mises en valeur par leur présence sur la page, les exergues, au seuil du volume comme de chaque section, imprègnent l’ensemble; dans sa note finale, l’auteure donne les titres de recueils de poèmes, de romans, de films qui ont nourri Lisières. Celle qui régulièrement transporte des textes d’une langue à l’autre situe son écriture littéraire dans un mouvement similaire: celui d’un passage. De la cinquantaine de poèmes qui composent ce recueil, d’une langue aisément accessible, d’un style tout à la fois imagé et concret, se dégage un poétique saisissant.

Outre un souci du détail, ce n’est pas le découpage à la ligne d’une phrase parfaitement syntaxique – procédé auquel recourent de nombreux poètes contemporains – qui confère sa charge poétique à l’écriture de Mathilde Vischer, mais le rythme d’une prose ramassée. Chaque poème (à l’exception du premier) est un monobloc de quelques phrases rassemblées qui, étirées et respirées à force de virgules, progressent par accumulations, rectifications, précisions. L’écoulement des termes ainsi ralenti figure «la distance entre les mots» de laquelle surgit – de même que du «bruit de fer sur le chantier naval» ou de «la ronde des étourneaux» avec laquelle s’achève Lisières – cette lenteur-même capable de «restaurer un accord entre [soi] et le principe qui fait l’existence».