Par-dessus le toit
Roman

«Elle pleure, le visage inondé de soleil, de la chaleur revenue, elle pleure, de cette envie en elle de dépossession, détruire le miroir, renoncer au reflet rassurant, pour laisser entrer la lumière, la laisser éclairer l'incertain, peut-être rien.»

Il est brutalement devenu amnésique et sa fille brouille les pistes pour l’empêcher de retrouver son identité. Quand après longtemps il y parvient, quand enfin lui revient le souvenir de son épouse tant aimée et de sa fin tragique, un autre profil de femme à son insu s’est incrusté en lui, fragile comme un fil, le retenant de sombrer. Car, plus forte que le passé, la vie est là, qui continue, et délivre la mémoire.

(présentation du livre, éditions de l'Hèbe)

Critique

de Pierre Lepori

Bâti sur la polyphonie des voix, à travers le prisme des destins, ce premier roman est d'emblée très riche. Au centre, deux personnages dont le nom est tu: le réfugié et l'infirmière. Avec ses blessures physiques et morales, le réfugié est enfermé dans une amnésie qui l'empêche de se souvenir de la mort tragique de sa femme. Près de lui, sa fille (Sarah) cherche à le protéger en lui inventant un passé sur mesure, loin des traumatismes de la guerre, et son fils en bas âge (Thomas), qui s'exprime avec des phrases à double sens burlesque.

Chaque jour l'infirmière soigne ses blessures. Entre les deux êtres, peu à peu, surgit un sentiment de mélancolie amoureuse Mais l'infirmière a une vie compliquée, suspendue entre son mari (Guy), auquel la lie la mort d'un fils, et un amant sculpteur (Ben) qu'elle rejoint toutes les nuits, respectant un silence tacite sur leurs vies respectives. Jusqu'au jour où elle craque et se laisse dériver vers une forêt qui a gardé pour elle les parfums de l'enfance. Elle sera retrouvée inanimée par son mari et son amant, réunis pour la trouver et pour lui donner sa liberté.

Le roman se termine un peu en queue de poisson: tous les fils narratifs sont abandonnés, l'auteure doit faire sortir de scène le mari et l'amant, pour permettre les retrouvailles de nos héros: l'infirmière et le réfugié découvrent enfin qu'ils ont envie de partager leurs blessures.

Le thème le plus puissant, exprimé avec une grande conviction par Stagoll, est ici celui du langage, de la nomination nécessaire à la vie. Comme dans la scène où l'infirmière lit un poème à son patient, révélant en lui le puissant désir de la nomination. En cela Stagoll paraît très influencée par la psychanalyse (nous pensons à Anzieu et à Lacan); elle est peut-être un peu trop programmatique dans sa façon de mener ses héros à la victoire sur leur passé. Mais leur vie est décrite dans toute sa cruauté, sans aucune complaisance.

L'intimité humaniste que le narrateur entretient avec ses personnages évoque l'œuvre de jeunes auteurs français ou américains, comme Guillaume Le Touze ou David Leavitt. La liberté morale et éthique qu'il leur offre rend la lecture de ses pages touchante.