Le Bel Obèse

Michael Brandès est une légende du cinéma. Il compte parmi les plus grands acteurs de tous les temps. Et, vers la fin de sa vie, il fut incontestablement le plus gros.
Ce bel obèse en rappellera naturellement un autre. La star mondialement célèbre, sa dépression chronique, son donjuanisme incorrigible, son excentricité, son mépris pour les gens de Hollywood, son arrogance, sa générosité, son génie et la boulimie qui le tua constituent l'intériorité d'un personnage authentique. Les quelques mois qu'il passe ici sur l'île de Fårö, lieu privilégié du cinéaste Ingmar Bergman, n'ont jamais eu lieu. Parce qu'il fallait une situation imaginaire pour éclairer le mythe vivant que l'acteur est devenu.

Critique

de Elisabeth Vust

«Je suis amoureuse de Brandès. J'écris une autobiographie satirique de Brandès pour le punir d'avoir brisé ma carrière d'actrice et pourri ma vie intérieure, et cependant je l'aime», dit Laure Danielli qui a intitulé sa biographie Le bel obèse, comme Claude Delarue son roman. Par ailleurs, Laure écrit ses livres sous pseudonyme, et l'homme-cible de sa vengeance s'appelle en fait Brando. Mises en abîmes, jeux de miroirs et de masques sont monnaie courante chez cet auteur, qui ne pousse pas à rechercher des ressemblances entre lui et son héroïne; l'inventivité est reine dans l'univers de ce romancier prolifique, et elle a simplement besoin du carburant du réel pour avancer à toute vapeur.

Depuis plus de trente ans, Claude Delarue parle des liens entre génie, maladie et passion, interrogeant l'histoire proche et lointaine, la mémoire collective et individuelle. Il explore les principes destructeurs et créateurs à l'œuvre chez l'homme en sondant les strates du passé (La mosaïque, Naga…) et/ou les champs d'orgueil d'artistes (La Faiblesse de Dieu, Les Chambres du désert…). Ici l'orgueilleux est Marlon Brando, rebaptisé Brandès par le romancier, attentif à ce que la «réalité ne perturbe pas trop son imagination». Et pour vraiment se distancer d'office des faits authentiques, l'intrigue du Bel obèse se déroule sur l'île de Fårö, lieu privilégié du cinéaste Ingmar Bergman, où Brando n'a jamais mis les pieds.

A l'instar des protagonistes de l'endiablé et jubilatoire La Comtesse dalmate (2005), les héros de cette fiction sont des excentriques captifs du déplaisir, d'un certain masochisme : Laure Danielli a construit sa vie autour d'une humiliation et Brandès consomme les femmes sans les sentiments et précipite sa déchéance avec la boulimie. «Il compte parmi les plus grands acteurs de tous les temps. Et, vers la fin de sa vie, il fut incontestablement le plus gros». Le romancier mêle l'ironie à l'empathie face à cet Américain devenu mythe, qui n'aurait pas eu besoin de devenir énorme pour emplir l'espace, vu son charisme. L'écrivain réécrit la chute d'un des derniers dieux du cinéma: Brandès, véritable «Empereur» de l'île de Fårö, tel Brando dans Apocalypse now. Chute avec sommets tragi-comiques atteints lorsque Brandès se glisse dans la peau d'un mouton, et dont le point culminant est l'ingurgitation d'une bête censément atteinte de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Mais rebondissements et fausses pistes ne mèneront pas l'acteur au cimetière, ainsi en a décidé Claude Delarue, qui préfère sacrifier son héroïne sur l'autel de l'amour blessé. «Il faut cacher la profondeur. Où cela? En surface.». Même l'exergue s'avère trompeur dans ce récit aussi habile que substantiel et prenant.

Trois questions à Claude Delarue, par Elisabeth Vust:

Pourquoi avoir choisi de consacrer un roman à Marlon Brando?

Le bel obèse est une exception dans l'ensemble de mes livres où je n'ai encore jamais – sauf dans les essais biographiques bien entendu - utilisé, pour créer un personnage, une personnalité connue du monde du spectacle, comme de n'importe quel autre monde d'ailleurs. Si j'ai choisi M. Brando pour parler de la fin d'un mythe, c'est-à-dire d'un mythe en désagrégation (mon héros Brandès et le «vrai» Brando n'avaient plus que dix ans à vivre  après les événements que je raconte et qui se situent sur une période de trois mois en un lieu où Brando ne mit jamais les pieds), c'est tout simplement par empathie pour cet extraordinaire acteur qui fut à la fois un monstre sacré, au sens médiatique du terme, et un homme profondément seul. Brando n'a jamais joué aucun rôle dans ma vie, sauf que pour ce livre, il m'a inspiré, par son appartenance à la fois charismatique et dramatique au milieu hollywoodien - c'est-à-dire à ce que le situationniste Guy Debord appelait, dans un sens beaucoup plus large, la Société du Spectacle - comme pour les paradoxes humains qui firent de cet acteur un être incontrôlable socialement, un personnage absolument romanesque, voire tragique.

Un des thèmes centraux de ce livre est le désir, avec ses effets «collatéraux» la dépendance, l'anorexie (sentimentale, sexuelle) et la boulimie…

Il est vrai que le désir joue un rôle dans le livre, un désir qui est tout proche de la folie et de la mort. Je ne connais pas grand-chose sur l'anorexie mais la boulimie est un mal qui touche de plus en plus de gens. Brandès est boulimique par dépression et il mange comme les Américains (il vient du Nebraska et appartient la middle class). Et ce que vous semblez appeler l'anorexie sexuelle de Laure Danielli lui vient de la blessure narcissique que MB lui a infligée vingt ans plus tôt.

Y a-t-il un point de votre roman qui vous tient le plus à cœur?

Ce qui me parait le plus important dans le livre est le côté éminemment paradoxal, contradictoire de Brandès-Brando. Il a consacré toute sa vie au cinéma et affirme détester le cinéma; il a eu des centaines de femmes et affirme que le sexe ne l'intéresse pas; il est pro-sémite mais hait les producteurs de Holywood qui sont tous juifs, etc. Ce qui me tient aussi à cœur est le départ d'Alkan avec une jeune femme et l'amour que Brandès se découvre pour l'héroïne. Quand j'intitule l'épilogue Happy End, selon l'opéra de Kurt Weill, ce n'est pas seulement de l'ironie car si les personnages sont mal en point, l'amour est tout de même de la partie.

Revue de presse

[ … ] Le Bel Obèse prend le parti du romanesque au point que le lecteur est prêt à suivre l'auteur dans ses parodies les plus saugrenues, comme cette cérémonie expiatoire où Brandès consomme un mouton entier pour éloigner une épidémie de tremblante dont les habitans de Fårö le rendent responsable. Au reste, tout est bien qui finit bien, c'est-à-dire assez mal pour qu'on en garde un excellent souvenir. (Laurent Wolf, Le Temps, 29.03.2008)