L'Infini livre

Jenna et Joanna, deux écrivaines à succès, mènent une vie tranquille entre leurs familles et les plateaux de télévision. Dans le monde simplifié qui est le leur, les livres sont devenus de banals objets, dont la valeur et l'intérêt s'arrêtent à la couverture. Présentateur, acheteur ou écrivain, plus personne ne songe à les ouvrir. Le geste est tombé dans l'oubli. Mais cette simplification va plus loin et s'étend à tous les domaines de la vie. La musique est un objet. Les enfants peuvent être des autocollants. Les amis ne sont plus qu'un mot. Il n'y a plus de for intérieur. Satire du monde du livre ou fable hyperréaliste, ce roman est avant tout une réflexion sur les façons que nous avons de vivre aujourd'hui. Dans cet univers confiné aux accents futuristes on progresse entre inquiétude et rire, pour s’apercevoir enfin que c’est de notre quotidien qu’il s’agit. Roman à l'implacable logique, L'Infini livre est porté par une profonde ironie.

(Quatrième de couverture, éditions Zoé)

Risible spectacle de la vie littéraire

de Jérôme Meizoz

L’Infini livre surprendra une fois encore les lecteurs de Noëlle Revaz. Après deux ouvrages très remarqués chez Gallimard (Rapport au bêtes, 2002; Efina, 2009), la romancière change de nouveau de décor, de style et de ton. Elle nous embarque ici dans une sorte de conte fantastique ou de récit d’anticipation, celui d’une société (future? ou déjà présente?) du tout-médiatique où le livre et son auteur sont devenus de purs objets décoratifs, des colifichets visuels.

Deux écrivaines présentent longuement leurs livres sur des plateaux de télévision ou lors de cocktails mondains. La visibilité et la notoriété y sont désormais les valeurs cardinales et on évite soigneusement de parler de l’univers que déploient les livres. Par contre, tout le monde commente la couverture colorée, les vêtements des écrivaines, leur famille, leur enfance. Jenna Fortuni et Joanna Fortaggi entretiennent une relation de gémellité rivale. Au cours de la fable, elles fusionnent d’ailleurs en la «superauteure» de ce club de célébrités: Joeanna Fortunaggi... Elles y côtoient Eden Fels, écrivain doté de leurres d’enfants (pareils aux chiens successifs dans Efina) ou le fils de Joanna dûment «pucé». Mais aussi Ada Mutik-Chutt ou Larsen Frol, l’ami de Jenna, passionné de musique. Tout ce petit monde littéraire vit environné d’écrans comme autant de miroirs narcissiques.

Satire de la société du spectacle (à la façon Guy Debord, on porte sur elle un regard acéré), L’Infini livre se moque avec allégresse de la comédie du marketing régissant la vie littéraire, réduite ici aux pages indiscrètes et cruelles de Closer et Voici. Tout y est simulacre et simulation, pour reprendre les mots de Jean Baudrillard. Personne ne lit plus aucun livre ou n’attend plus de cet objet une révélation sur soi ou le monde: dans ce monde dominé par l’injonction à l’image, il n’y a plus de for intérieur. Cet univers fictif a ses propres lois et son langage (loi de la vérité; banques d’expression; matrice musicale; parrainage longue-distance). On songe à George Orwell dans 1984: la novlangue a tout envahi comme la mauvaise herbe et la littérature vivante étouffe non de l’interdit de dire, mais de l’obligation à le faire sur un certain mode. «Langue fasciste», comme l’affirmait le misologue Roland Barthes. Comme autrefois Flaubert, Noëlle Revaz fait l’exégèse patiente des lieux communs de ce monde à venir, elle considère l’univers médiatique de la culture avec un humour et une cruauté revigorants. Ce roman pourrait faire écho à des travaux critiques sur la marchandisation de la littérature, comme ceux d’Olivier Bessard Banquy (L’Industrie des lettres, 2009) ou de Patrick Tudoret, qui note: «La Sur-Télévision en vient à créer elle-même ses propres auteurs, des propres créatures pour qui être "écrivain" devient une posture dont toute littérature est prestement évacuée» (L'écrivain sacrifié. Vie et mort de l'émission littéraire, 2009).

Dans ce régime de notoriété télévisuelle, le langage et la communication sont standardisés voire détruits. Pour en rendre compte, Noëlle Revaz invente un nouveau style, à la fois mécanique (contaminé par le langage tout-médiatique), sciemment artificiel et désopilant (avec un véritable talent d’ironiste): imparfaits narratifs, participes présents surabondants, fausses naïvetés artistes. La langue du récit instaure une inquiétante étrangeté, drôle et pathétique à la fois. Cette création stylistique est parfaitement ajustée au propos. Elle rappelle parfois Thomas Bernhard, Kafka, Queneau voire Jean-Marc Lovay.

Le roman de Revaz questionne encore une autre visée du commerce littéraire: produire constamment de l’original. Le marché s’élargit par segments créant des besoins toujours neufs, il impose aux créateurs de se renouveler sans cesse. Or, plus ceux-ci se diversifient sous la pression commerciale, plus les produits tendent à s’uniformiser. C’est la quadrature du cercle capitaliste. Dans le monde de l’image ne règne finalement que l’identique: l’enjeu de la différenciation devient dramatique ou carrément comique, comme l’indiquent les noms interchangeables des auteures.

Quelque chose de plus émouvant se joue en arrière-plan de cette férocité comique: cet univers est dénué de rapports humains dignes de ce nom, la sexualité heureuse en est absente, tel enfant désiré ne vient pas et le livre a le «poids» d’un prématuré de six mois.

Toutefois, le déroulement de l’intrigue (qu’on ne dévoilera pas plus ici) ménage un espoir. Au bout de l’absurde, dans le spectacle infini du livre, jaillit du nouveau. L’issue est heureuse, puisque la chair des textes revient au premier plan. On ose enfin réouvrir ces petits cercueils miraculeux :

Une voix fraîche et vraie disait les choses d'une façon que tout se mettait à vivre. Les mots qu'elle transportait étaient tout de suite en trois dimensions. Une voix de ce genre parlait depuis la racine.

Dans ce roman sur l’écriture et la littérature vivantes, profond comme un puits, vigoureux et neuf, la vacuité des apparences n’est pas irrémédiable. Rythme, mots et musique n’ont pas abdiqué leurs pouvoirs. Tout n’est pas dit.