Solal Aronowicz: une résistance à toute épreuve... faut-il s'en réjouir pour autant ?

En suivant la même ligne orgiaque et libératrice que pour le premier volume des aventures de son personnage, Solal Aronowicz, Florian Eglin s'en donne à cœur joie dans ce deuxième roman très réussi.
Son héros est plongé dans des péripéties qui relèvent du plus pur roman noir subversif, mais en passant par la dérision du juste et du bon. Solal se lance dans une course-poursuite, prend part à des rituels douteux, affronte, en répliques affûtées plutôt qu'en geste, des avocats, une assistante sociale... et ce n'est qu'un début ! Il est un ennemi public, détestant autant qu'il est détesté des services juridiques, étatiques, scolaires.
Arrogant, amoureux du luxe et du futile, salopard, on se régale de ses aventures hilarantes. Mais là où Florian Eglin excelle, c'est dans son style si particulier. Encombrées de relatives, longues et filantes, ses phrases n'en sont pas moins limpides!

(présentation du livre, la Baconnière)

Florian Eglin, l’art compassé de la démesure

de Elisabeth Jobin

Solal et Genève, c’est une histoire longue de plusieurs livres. Qui commence, on le sait, avec les romans d’Albert Cohen (en particulier Belle du Seigneur) et ses élégantes pages empreintes du climat de l’austère Cité de Calvin de l’entre-deux guerre. Le parcours de son Solal se terminait, du moins le croyait-on, dans les bras de sa belle Ariane d’Auble lors d’un suicide commun orchestré en dernier acte de passion, ultime échappatoire à la banalité de la relation amoureuse.

Rien de banal, toutefois, chez le Solal imaginé par l’auteur genevois Florian Eglin, qui aurait plutôt une joyeuse inclination pour l’excès. Friand de références de tout poil, il a fait renaître le héros déchu dans une série de trois romans débutée en septembre 2013. Le second tome des aventures brutales et rocambolesques de ce phénix a paru aux éditions La Baconnière: il s’agit du bien nommé Solal Aronowicz: une résistance à toute épreuve… faut-il s’en réjouir pour autant? Un titre énigmatique pour un roman d’action de tous les superlatifs, qui nous met d’ores et déjà en appétit pour le troisième et dernier volume de la série, prévu pour septembre 2015.

Héros au destin à la croisée de la fiction narrative et des exploits mythologiques, le Solal de Florian Eglin vit dans un hôtel privé de la Rue des Granges, à Genève, en compagnie d’amis nommés les «Messieurs». Ce club très select cultive des critères d’excellence pour accéder à une débauche d’autant plus distinguée. Alcools, cigares, gueuletons et assistants en livrée assurent le bon fonctionnement de l’affaire. Une attitude qui dénote une vision désabusée quoique joueuse de la vie, «car, au bout du compte, du conte aussi d’ailleurs, l’estime de soi et le décorum, c’est tout ce qui nous reste avant de crever dans le ruisseau», explique Solal, philosophe.

Seigneurs de la vanité, ces messieurs se liguent pour faire la peau à un avocat aux mystérieux desseins. Pour qui entre dans l’histoire par ce second tome, on n’en saura pas davantage sur les tenants et aboutissants de la haine que Solal voue à l’avocat, si ce n’est que le scélérat se tient entre lui et son fils naturel Julien: les services sociaux et une mère vengeresse lui en interdisent la garde. Par ailleurs, l’apparition inopinée de l’avocat coïncide avec la disparation surnaturelle de la belle de Solal, Élisa, enceinte jusqu’aux dents. Dès lors, le héros désemparé multiplie les cascades périlleuses et les tirades bien senties. Au-delà du scénario, on lira ce roman pour l’inventivité des embûches aussi horrifiantes qu’horripilantes que devra surmonter le héros afin d’atteindre son objectif.

Tous les stéréotypes des virils romans d’aventures y sont déconstruits avec un soin pervers et sardonique. Ainsi, une course poursuite à Jonction se solde par un crâne fracassé à l’aide d’un fétiche africain, une nuit arrosée débouche pour Solal sur la dégustation de sa propre glande pinéale, la lecture publique d’un écrivain parisien à la Maison de Rousseau & de la Littérature tourne en rixe meurtrière. Chez Eglin, la brutalité est l’exutoire de toutes les frustrations, la ville de Genève le théâtre de toutes les extravagances. D’ailleurs, les détours que fait Solal par les institutions publiques de la ville sont particulièrement caustiques: que ce soit dans les bureaux de l’administration des services sociaux, sur le toit d’une école ou encore dans les sous-sols lugubres du conseil de la Ville, le texte va fouiller les tréfonds de la malveillance qui anime les fonctionnaires les plus fervents et procéduriers.

La grande force du livre demeure dans le panache de son téméraire personnage. Son inclination aux décisions impulsives le fait chavirer en moins de deux de la mondanité à la violence la plus crue. Son dandysme affecté, quant à lui, se traduit par un goût du luxe rabelaisien et se déploie dans un style délicieux. Écrit à la première personne du singulier, le roman s’articule en longues phrases enchâssées, cyniques et rythmées, que l’auteur compose avec un soin d’orfèvre. À force, la richesse du vocabulaire et le réalisme extrême des descriptions basculent joyeusement dans le fantastique. À bien y réfléchir, toutes ces péripéties urbaines qui partent explorer les confins de l’absurde ont quelque chose de cinématographique. Pour ce qui est de l’humour rocambolesque, on évoquera les vieux films de Woody Allen ou les vampires de Roman Polanski. Quant à la violence excessive, on ira plutôt chercher dans les massacres inventifs de Game of Thrones.

De façon surprenante peut-être, le livre a également le mérite d’un regard critique que caractérise l’ironie. Au-delà de la distraction offerte par les péripéties solaliennes, l’auteur et son personnage mettent en lumière la futilité d’un mode de vie illusoire, suisse et policé. Les Messieurs du club et Solal et tête, s’ils sont sans scrupules, se retrouvent cependant dans une désillusion commune que leur inspire la société: il s’agit dès lors de s’amuser de cette mesquinerie ambiante en poussant la blague à l’excès. Comme l’explique Solal, les Messieurs vivent comme ils l’entendent pour mieux «regarder tranquillement, depuis une terrasse si possible bien exposée, la civilisation occidentale s’écrouler toute seule, ça faisait un moment qu’elle avait pris le chemin, en profitant au maximum de ses merveilleux bienfaits et des privilèges exquis qui [vont] avec, voitures hors de prix, voyages lointains en classe affaires, vêtements sur mesure, alcools rares, cigares roulés main sous l’œil bienveillant de dictateurs concernés et barbus [c’est] tout, pourquoi précipiter les choses?»

On pourrait détecter dans ce passage une métaphore de l’écrivain, témoin du monde, qui décrit les choses telles qu’il les perçoit, s’en divertit, sans pour autant prétendre avoir la vocation de les changer. Une passivité critique défendue avec beaucoup de cohérence. Cependant, on regrette un trop grand recours au cynisme, qui se fait la méthode d’analyse d’une société partant à vau-l’eau. Si la démarche amuse, elle déjoue aussi l’articulation d’un propos plus fécond. Finalement, la parodie des prérogatives helvétiques, du leurre de nos standards démesurés, sonne parfois creux. Mais  elle n’enlève rien au plaisir d’une lecture qui, pour sa part et fort heureusement, est à l’image du personnage: orgiaque et compulsive.