Écrits du Valais 1572-2014
Une anthologie

Soixante-huit auteurs valaisans se côtoient et souvent se répondent, s’enrichissent en proses, poèmes ou contes. Qu’ils soient bien vivants ou disparus, connus ou anonymes, francophones ou alémaniques, leur lecture nous offre un maillage serré et chamarré de l’expression littéraire de ce morceau de territoire particulièrement fécond, tant les plumes sont nombreuses et de qualité, entre glacier du Rhône et lac Léman.

(Quarième de couverture, éditions d'autre part)

Critique

de Françoise Delorme

Une jeune fille, qui gardait les chèvres de son père, s'était un jour arrêtée avec moi auprès de l'un de ces canaux qui amènent dans les champs l'eau des montagnes. Nous avions arrangé une petite prairie et nous nous amusions à l'arroser au moyen de rigoles, comme font les enfants.
(Thomas Platter, Ma vie, 1572, Traduction d’Édouard Fick)

Ce sont les premiers mots du premier des soixante-huit textes de l'anthologie Écrits du Valais, 1572-2014 éditée par les Editions d'autre part et proposée par la Société des écrivains valaisans pour célébrer le bicentenaire de l'entrée du canton du Valais dans la confédération helvétique. Si je les cite, c'est parce qu'ils se présentent comme une métaphore de l'ensemble du livre: une prairie, de multiples rigoles qui l'irriguent, et, surtout, le travail exemplaire qu'il a fallu pour qu'une vie humaine plus facile s'installe, ici, dans un paysage grandiose, personnage important que l'on rencontre très souvent au cours de la lecture. Il se rappelle ainsi à nous à la fin du dernier texte:

Au-delà de toute vie, une étendue de glace disloquée, de rocs gigantesques, de vagues immenses et figées contemplait la terre dans un orgueil sans limites. Dernier de ces monts austères, fier et arrogant à l'arrière-plan, le Grand Combin tutoyait le ciel, méprisant le val qu'il écrasait de toute sa force brute et sauvage.

«C'est simplement magnifique.»

Véra ne dit rien de plus, elle qui découvrait ce paysage auquel Julien était parvenu, avec le temps, à s'habituer.
(Arnaud Maret, Les Écumes noires, Vevey, L’Aire, 2012)

Nous voilà entre le travail de vivre – la construction des bisses, et l'acclimatation à une nature sur bien des points démesurée. Et chaque texte creuse ses chemins avec plus ou moins d'entrain, d'élan ou de résignation. Des textes d'auteurs dont la réputation a largement débordé les frontières du canton, du pays, se frottent à des textes à l'audience confidentielle. Des écrivains disparus rencontrent des écrivains nés après 1980. Entourant Pierrette Micheloud, Maurice Chappaz  et Corinna Bille rencontrent Béatrice Monnard et Alexandre Jollien, suivi dans l'ordre des textes par Julien Maret et sa joyeuse reconstruction de souvenirs en désordre (Ameublement, Paris, Corti, 2014).
Inutile de citer tous les noms, il vaut mieux inciter à la lecture de ce livre extrêmement agréable à lire, et qui surprend plus d'une fois. On cherchera ceux dont on sait que l'on prendra grand plaisir à les lire, en renouant avec un texte déjà lu ou en découvrant d'autres accents de l’œuvre, ainsi Jacques Tornay, Francine Clavien, Noëlle Revaz, Jérôme Meizoz, Hélène Zufferey, Jean-Luc Benoziglio ou Julie Delaloye. On lira des auteurs moins connus dont la sensibilité affleurera jusque dans la nôtre, ainsi Gilberte Favre, dont le texte commence un portait tendre de son père:

Mon père a toujours eu de la peine à lire, mais il connaissait le nom des montagnes et des ruisseaux. Il identifiait les oiseaux à leur chant et les animaux à leurs traces [...].  J'aimais beaucoup quand son regard se noyait dans le Ciel.
(Gilberte Favre, Des Étoiles sur mes chemins, Vevey, L'Aire, 2011)

Des témoignages, des souvenirs écrits avec verve ou mélancolie, mais aussi des fictions décapantes, des œuvres plus fortes, des styles singuliers, des manières originales de renouveler les questions, de nettoyer le regard, des textes polémiques, politiques, tout se mêle. Tout se «créolise», du plus simple au plus complexe, du parfois un peu convenu au plus dérangeant. Bien sûr, on peut la lire comme n’importe quelle anthologie, en picorant. Elle gagne cependant à être lue comme un livre, du début à la fin. Pas seulement pour la raison qu'il s'agit d'une sorte de melting-pot stimulant, parfois déroutant, mais aussi parce qu'au bout d'un moment se lève une impression étonnante qui ne se dissipera pas.

En effet, peu à peu monte un paysage, ce paysage magnifique et écrasant déjà évoqué précédemment. Dans la plupart des morceaux choisis, il y est fait directement allusion ou recours: descriptions, questionnements, manières de l'habiter et d'en être habités, désir de lui appartenir, de lui échapper, désir de le comprendre et de l'explorer:

Je n'étais jamais sorti de mes montagnes avant cette première fois, pourtant j'ai su immédiatement, avec cette jeune fille, de quoi était composé l'océan. Je n'avais jamais senti la houle dans mon corps, pourtant je l'ai reconnue en moi.
(Éric Masserey, Trois dits du Haut-Rhône, traduit de l'allemand par Antonin Moeri)

Dans d'autres propositions, les contours sont moins nets. Mais la rugosité du texte de Noëlle Revaz semble prendre une tonalité toute montagnarde et la langueur un peu résignée des poèmes de Jacques Tornay prendre racine dans un infini magnifié par les uns et les autres, quoique difficile. Et c'est vrai, il ressort de l'ensemble des textes une douleur d'exister alliée à une célébration de la beauté fascinante des lieux. L'adjectif «fascinant» se trouve ici bien à sa place, car, parfois, c'est comme si le paysage envahissant  écrivait lui-même, comme s'il tenait la plume ou le stylo de l'un ou l'autre:

Des pierres se sont accrochées à la pente.

Il y a des mots sous les cailloux.

Soulève-les et tu liras leur message.
Hélène Zufferey, Le Festin des Veuves, Sierre, Monografic, 2012

Le paysage dicte presque tous les sentiments, donne forme aux mondes imaginaires, du moins il en est la source. Et c'est le mérite de cette anthologie de faire apparaître un lien si intime entre un paysage et les littératures qui y trouvent naissance, qu'elles témoignent modestement d'une façon particulière d'y demeurer ou qu'elles aient une portée universelle, une visée directement poétique:

La forêt

instant bleu

affleurant au loin de l'eau

le soir quand l'herbe

déplie ses métaphores.
Olivier Taramarcaz, D'ombres pleines, Fully, Art et écologie, 1998