L'Ombre d'Hélène
Suivi de La fausse morte

Hélène, personnage romanesque de Dans les Années profondes (1935), puis figure centrale des premiers poèmes de Matière céleste (1937), deux ouvrages de Pierre Jean Jouve que Pierre-Alain Tâche admire passionnément, est au cœur de ce livre. Au fil d’un texte serré, à la fois introspection et manifeste poétique, Tâche essayiste parcourt les étapes qui ont scandé ses échanges avec cet être imaginaire: sont examinés tour à tour son lieu d’origine, son statut sexué, sa dimension mythique, son existence comme métaphore de l’écriture poétique.

Enfin, Tâche ne pouvait que ponctuer son ouvrage par une invitation à découvrir ses derniers poèmes inspirés de la figure sacrée d’Hélène. Rassemblés dans La fausse morte, ils se lisent avec bonheur, en écho à l’essai foisonnant qui précède.

(Quatrième de couverture, éditions Zoé)

Critique

de Nathalie Garbely

Dans L’Ombre d’Hélène, recherche introspective suivie de quelques poèmes, Pierre-Alain Tâche interroge son désir d’écriture. Celui qui a publié une trentaine de livres cherche à saisir quelque chose de l’origine de sa création poétique, et à en dégager une signification. Pour ce faire, il revient sur une expérience esthétique fondatrice: la lecture profondément marquante du dernier roman de Pierre Jean Jouve, Dans les années profondes, dont le personnage d’Hélène l’a particulièrement touché. L’émotion a été si vive que ce personnage l’a «investi pour ne plus [le] lâcher», exerçant sur lui une «mainmise». Aussi, par cet essai, Tâche interroge-t-il principalement l’influence de cette Hélène, se demandant «ce que cette longue fréquentation de l’imaginaire d’autrui aura mis en œuvre au fond d’un inconscient porté au fantasme ordinaire». Source d’inspiration continue, il la présente comme un «fil rouge» traversant ses propres écrits. Avec Hélène, c’est tout son rapport à l’écriture qu’il explore.

Le sujet de son livre exposé, l’auteur se représente en lecteur. Il porte un regard bienveillant, et empreint d’autodérision, sur le jeune homme qu’il était à la fin des années soixante découvrant l’œuvre de Pierre Jean Jouve. Pudique, Pierre-Alain Tâche mentionne son père, son mariage, mais ne dit rien de ses relations. De son épouse, on devine seulement qu’elle l’accompagne dans ses voyages rapportés à la première personne du pluriel. En revanche, il raconte en détail les circonstances de sa première lecture de Dans les années profondes, plusieurs fois retardée parce qu’elle nécessitait un lieu et un moment particuliers. C’est sur les hauteurs valaisannes qu’il sera finalement frappé par le personnage d’Hélène imaginée dans un petit village grison. Ce saisissement sera redoublé par une vision, fantasmée ou vécue – il ne sait plus –, lors de la visite de la maison où Jouve a débuté la rédaction du roman.

Si cette figure fictive a déclenché chez lui un désir d’écrire, une «nécessité de [se] plier, quoi qu’il puisse advenir, [à un] devoir d’écriture» d’exigence sévère, Tâche associe également cette aspiration créatrice à un «manque», une «blessure», une «nostalgie». Traitant de l’influence que peut exercer un lieu sur l’écriture ou la lecture d’un texte, il associe d’abord cette nostalgie à la vallée voisine dans laquelle il avait l’habitude de séjourner, mais dont il ne rapporte aucun souvenir précis. Rapidement, il apparaît que ce sentiment de «mal-être» récurrent est d’un autre ordre. Il renvoie davantage à une perplexité devant un monde morcelé auquel il s’agirait de rendre une unité. À l’image du mouvement opéré par les paysages dessinés de Jacqueline Lamba – autre expérience esthétique déterminante pour Tâche –, on comprend que l’art devrait «divis[er] le réel et densifi[er] ses éléments épars, pour le recomposer».

Dans ce processus créatif, à la figure d’Hélène et à cette «faille sensible» ou nostalgie, qui sont superposées jusqu’à se confondre, l’auteur ajoute un troisième élément: l’inconscient. Il en souligne en effet l’importance pour l’écriture de vers qu’il reçoit plutôt qu’il ne les compose délibérément, après un temps de «latence» transformant les sensations. «Mon rôle [est] de recueillir et non de provoquer» les poèmes, écrit-il.

Dans la seconde moitié de L’Ombre d’Hélène, Pierre-Alain Tâche observe qu’avec le temps, il s’est approprié cette figure d’Hélène. Par «glissement» et «transmutation», la figure est tour à tour devenue «métaphore», «mythe» et «symbole» de l’inspiration poétique. Si l’influence du roman perd en importance, la figure d’Hélène de Tâche reste inextricablement liée à l’articulation d’Eros et Thanatos à laquelle la rattachait Pierre Jean Jouve.

Se refusant à n’en figer aucune, Pierre-Alain Tâche précise les différentes significations et fonctions qu’a pu recouvrir Hélène, se penchant longuement sur sa dimension mythique puis symbolique. Il réunit d’abord les détails physiques, peu nombreux, fournis par le romancier. Il s’arrête sur sa chevelure, une «somptueuse crinière» à la «fonction voluptueuse», et la probable taille de ses seins. La figure étant sans voix dans le roman, il «parl[era] pour elle» dans ses poèmes. Tâche poursuit en affirmant qu’à ses yeux elle a peu à peu perdu «toute tiédeur animale», que son corps est devenu presque abstrait. Troublante, silencieuse, «inaccessible», la figure d’Hélène est désormais chargée d’un «érotisme quasi exempt de sexualité» – l’érotisme n’étant ici plus compris que comme une aspiration à l’unité, selon la définition de Jouve. Alors qu’il part d’une figure d’amoureuse adultère, trouvant la mort dans le lit de son amant, Tâche la transforme finalement en «vestale» du feu créateur. Ainsi, affichant une volonté de «transcend[ance]», d’«absolu», d’«élévation lyrique» ou encore de «sublimation», s’appuyant notamment sur le Charles Baudelaire de «La chevelure», Tâche retombe dans une tradition toute masculine de représentation de la création.

On peut douter aujourd’hui de la pertinence d’un tel modèle de l’inspiration poétique. Il est également difficile de partager l’avis de Tâche lorsque, en plein développement sur les transformations de la figure d’Hélène, il «ouvre une parenthèse pour relever qu’un texte aussi avare de notations [que le roman de Jouve] paralyse l’imaginaire du lecteur». On s’étonnera enfin de lire sa défense assertive de «la primauté de la poésie» sur la prose, d’autant qu’il dit n’écrire que des poèmes descriptifs et narratifs et qu’il précise que cette hiérarchisation a été «établi[e], par ce qui s’apparente à un acte d’autorité» dû à «l’influnce d’un personnage hors norme sur [son] activité d’écrivain», à savoir le personnage d’Hélène.

Reste la forme hybride de ce livre que son auteur annonce écrire en se mettant «en miroir, à [son]  tour, sur le modèle de Jouve», mêlant observations sur les textes, «mémoire» et «esprit d’analyse». Rédigé en prose puis en vers libre, L’Ombre d’Hélène tient tout à la fois de l’«étude» introspective, de la «chronique» ou encore du «récit» rétrospectif, fortement dramatisé par des effets d’annonces, de retardement ou encore d’opposition. Et bien que portant sur la création poétique, c’est un auto-portait en fin lecteur plutôt qu’en poète que propose Pierre-Alain Tâche. Il cite aussi bien les textes de Pierre Jean Jouve que les textes de chercheurs ayant analysés l’œuvre de l’écrivain français ou la sienne. Il discute ces différentes interprétations ouvrant de nombreux dialogues intertextuels.

Quoiqu’explicitement adressé à tous les lecteurs, qu’ils connaissent ou non Dans les années profondes, c’est bien les lecteurs de Pierre Jean Jouve, de Pierre-Alain Tâche, ainsi que de leurs critiques, que ce livre intéressera le plus.