La Femme provisoire

A Berlin, il y a 30 ans, dans le silence et le désarroi, une jeune femme qui vient de subir un avortement avec une nonchalance qui s’avèrera trompeuse, marche de longues heures solitaires dans la ville. Quelque chose se passe. Elle rencontre Javier, jeune homme étranger comme elle, dont elle apprivoise progressivement l’enfant de quelques mois. D’une petite chose scrutatrice et calme, il devient un enfant aimé et confiant.

Entre Javier, la femme et le petit, un étrange bonheur s’installe. Le génie des lieux n’y est pas pour rien. Dans un immense appartement décati mais aux hauteurs aristocratiques, au cœur de l’hiver magnifique, de grandes journées vides sont en fait un véritable temps enchanté qui durera presqu’une année. L’enfant devenu adulte retrouve sa mère provisoire, le passé remonte, c’est le temps du récit.

(Présentation du livre, éditions Zoé)

La vie d’emprunt d’une femme provisoire

de Elisabeth Jobin

«Tout le monde est confronté au départ, et pourtant, le sujet est rarement abordé. Il est même peu vécu: je m’étonne de voir à quel point notre société évacue le passé, les morts, l’absence.»

Cette réflexion, Anne Brécart nous la confie lors d’un entretien pour la revue Viceversa, en novembre 2013. Elle préparait alors son cinquième roman, La Femme provisoire, entretemps paru aux éditions Zoé. Comme le laissait suggérer sa remarque, la disparition est au centre de son nouveau texte qui, une fois de plus, met en scène ces immatérielles présences auxquelles s’attachent les solitaires.
Mais s’ajoute ici un thème nouveau, celui de l’emprunt. Face à la sensation d’absence laissée par un avortement, la jeune narratrice d’Anne Brécart se glisse dans la peau et les mots des autres. Elle s’invente une parenthèse de vie artificielle, qui lui autorise de mener une existence en porte-à-faux de la réalité. 

Le roman s’articule en deux temporalités en alternance, qui se succèdent au gré des réminiscences du personnage central. L’histoire s’ouvre sur un jour de printemps à Genève, lorsque Valentin, un jeune homme surgi du passé, rend visite à la narratrice dans sa maison d’hôte. Trente en plus tôt, se rappelle-t-elle, alors que Valentin n’était qu’un bébé, elle avait assumé le rôle de sa mère durant quelques mois. À l’intimité d’alors se substituent aujourd’hui la gêne et l’embarras. Leur conversation, difficile, l’amène à se remémorer une époque charnière de sa vie, une année à l’atmosphère feutrée, alors que, jeune traductrice, elle avait profité d’une bourse de traduction à Berlin pour échapper à son quotidien.

La Femme provisoire s’inscrit dans cette exploration de l’intime qui traverse tous les livres d’Anne Brécart. Sa narratrice évolue dans une marge intemporelle où le souvenir vient apaiser l’immédiateté d’un présent trop acerbe. Si cette prose, soignée jusqu’au maniérisme, a parfois quelque chose d’artificiel, elle fait aussi émerger un monde où s’exprime le féminin dans ce qu’il a de plus sensible et de nuancé. La jeune femme, en se retranchant dans le cocon de leurs pensées, trouve les mots pour exprimer ces non-dits et ces non-lieux traditionnellement imposés au corps des femmes: les sensations liées au désir, à la grossesse, maternité. Sans oublié le retrait social imposé, presque inhérent à ces états. Passive d’un point de vue extérieur, la jeune femme examine activement une intimité souvent ignorée.

Car peut-on ressentir autre chose que de l’amour pour un nourrisson? Anne Brécart brise un tabou en introduisant une jeune femme qui comprend la grossesse comme une invasion de son corps et de sa sensibilité. Elle décide ainsi de se séparer de ce «corps étranger» qui grandit en elle. Pourtant, après l’avortement, elle demeure comme effarée par une béance insoupçonnée:

«Au moment où j’étais tombée enceinte, j’avais vraiment pensé qu’attendre un enfant c’était comme une maladie et que pour guérir de cela une intervention chirurgicale suffirait. Je m’attendais à ce que, la chose étrange une fois enlevée, ma vie reprenne son cours. Mais alors la vie s’était arrêtée.»

Aussi cette femme provisoire n’aura-t-elle pas de nom: elle demeurera un corps laissé vacant par l’intervention. Pour combler le vide, elle emménage à Berlin. Nous sommes à l’est du mur, dans les années 1980. Les quartiers sont prisonniers d’un passé qui parait absorber les mouvements et les éclats du quotidien, tandis que les façades portent encore les stigmates de la guerre. Au fond, la ville ressemble à la jeune femme. A l’aube d’un automne gris, ses rues semblent «enseigner l’abandon» à celle qui, faute d’autres repères, se laisse guider par les mots de la grande écrivaine Elfriede Wolf, traduits avec application.

Dans ce roman, tout s’intériorise, tout se recroqueville: les hommes et les femmes, l’automne, la ville; autant de boîtes qui s’enchâssent et se referment les unes sur les autres. Engourdie par cette atmosphère feutrée, la jeune femme accepte passivement la vie que lui propose Javier, un amant qu’elle avait d’abord cru de passage. Très vite, sans même qu’une réelle intimité ne s’établisse entre eux, il orchestre sa vie: il l’installe dans un appartement au plafond haut, auquel une élégance éculée et des moulures compliquées donnent des airs de palais poussiéreux. Bientôt arrive Valentin, le nourrisson de Javier, dont la mère ne voulait plus. La jeune traductrice devient sa mère d’adoption.

Presque naturellement, elle embrasse la vie que l’on attend d’elle. Une existence disponible, maternelle, domestique, qui renvoie les femmes à leur éternelle solitude. Aussi le grand appartement, peuplé d’ombres, présente «le lieu exact de mes rêves», songe la jeune femme, «pour autant qu’il puisse y avoir de l’exactitude dans les rêves». L’endroit est presque immatériel, sans emprise sur la réalité. La perte et l’emprunt y trouvent leur structure d’accueil, et la jeune femme se sent la gardienne des lieux et des êtres. Les grandes journées vides se resserrent sur l’intimité provisoire qui se tisse entre la jeune femme et le petit garçon. C’est seulement lorsque Javier voudra normaliser la situation, s’établir en banlieue, à l’instar ses autres familles, que cette mère temporaire reviendra à elle.

Anne Brécart est maître dans l’art de suggérer les émotions par la simple description d’un environnement, d’un paysage. On se souvient, entre autres, de la maison au bord du lac dans son troisième roman, Monde d’Archibald – la perfection de ce bastion du passé renvoyait à une nostalgie lumineuse. Dans La Femme provisoire également, l’évocation du lieu, bien plus que de la relation homme-femme, permet à l’auteure de dégager des sensations. La ville et l’appartement se font les caisses de résonnance de la perte et de l’emprunt: tous ces vides que la Genevoise comble de mots pesés et réfléchis.