Un lieu sans raison
Roman

Marguerite est folle, internée jusqu’à sa mort dans un asile oublié de Lozère. C’est là qu’elle crée sa robe de mariée, faite du fil usé des draps de l’hôpital, brodée pour un jour de noces imaginaires. Hélas, elle ne sera jamais la plus belle et la mieux aimée, dans sa dentelle blanche, et son rêve ne se réalisera jamais!
Mais qui était Marguerite Sirvins (1890-1957), folle enfermée parmi les fous dans des conditions d’internement terribles? Et comment sa robe est-elle parvenue à la Collection de l’Art Brut de Lausanne? Ce roman basé sur des rapports d’archives retrace une vie gangrenée par la folie et décrit la réclusion des fous avant la révolution de l’antipsychiatrie.

(présentation du roman, Bernard Campiche éditeur)

Critique

de Marianne Brun

«(...) le village est protégé des rafales, mais, au sommet du promontoire, on a planté l'asile exposé à tous les vents glacés, dominant le plateau vert sans issue» – tel est ce «Lieu sans raison» au centre du premier roman d'Anne-Claire Decorvet. Après avoir ciselé des portraits de fous ordinaires dans son premier recueil de nouvelles (En habit de folie, Bernard Campiche 2010 – Prix George-Nicole) puis observé le point de bascule qui fait sombrer dans l'égarement (L’Instant limite, nouvelles, Bernard Campiche 2014 – Prix Pittard de l’Andelyn), l'auteure cherche encore une fois à cerner le creuset d'où jaillit la folie. Elle le trouve dans ce lieu: l'asile – et plus particulièrement celui de Saint-Alban, en Lozère, dans un château fort. C'est là que la folie se noue, qu'elle prolifère, contagieuse, d'interné en interné, qu'elle se sédimente, se pétrifie, à l'image de cet endroit clos et minéral. Avant leur entrée, les «fous» ne le sont pas. «Gâteux, trisomiques ou rebelles», les familles s'en débarrassent. Puis le confinement fait le reste, surtout lorsque l'on est encadré par des sœurs peu charitables.

Nous sommes introduits dans ce lieu sans raison par le biais de Marguerite Sirvins (1890-1957), une fille de bonne famille, éduquée, élégante, libérée. Cette femme que rien ne semblait prédisposer à l'internement psychiatrique, est bien celle qui broda la robe de mariée exceptionnelle exposée au Musée de l'Art Brut de Lausanne. C'est elle qui tissa également au cours de ses hallucinations des scènes de vie familiale, douces et sereines.
Comment en est-elle arrivé là ? Comment a-t-elle fini emmurée à Saint-Alban, puis dans la schizophrénie? Comment a-t-elle trouvé une échappatoire dans la broderie? Et comment ces broderies ont-elles accédé au rang d’œuvres d'art, annulant ainsi la malédiction de la folie?

Anne-Claire Decorvet a passé plusieurs années à faire des recherches sur place. Elle a rencontré la famille de son héroïne. Elle a ainsi compris la genèse du dérèglement personnel de Marguerite. La première moitié du roman est consacrée à cette histoire personnelle. Dans un phrasé vif comme la bise et rythmé par des dialogues incisifs, l’auteure prête la parole à son héroïne. À mesure que sa vie prend de l'ampleur et se casse contre les aléas de l'existence (mort d'un petit frère à peine né, mort d'une collègue après un avortement, ravage de la Grande Guerre...), on voit peser sur la jeune Marguerite la rigidité de sa mère, ce qui empirera ses mauvaises pensées et les voix intérieures qui la traitent de «putain». Enfin, une passion charnelle avec un homme marié rompra définitivement son équilibre mental et la contraindra à l'internement.

Anne-Claire Decorvet s'est d'autre part savamment documentée sur cet asile dont l'histoire est d'une extraordinaire richesse narrative. En effet, bien avant d'être utilisé pour y enfermer les fous, le château abrite le point de ralliement des battues organisées pour traquer la bête du Gévaudan (XVIIIe siècle). Durant la Seconde Guerre mondiale, profitant de son isolement géographique, des maquisards y trouvent refuge et, à leur suite, des artistes comme Paul Éluard. Dans le même temps, des médecins de plus en plus humanistes améliorent la vie des patients, modifiant, au gré des décennies, l'architecture austère et insalubre des lieux jusqu'à introduire l'ergothérapie et à le transformer en berceau de la psychothérapie institutionnelle. Et, bien sûr, de ce vivier naît une production artistique particulière: l'Art Brut ou, comme le définit Jean Dubuffet qui apparaît dans le roman: «L'art vrai issu d'une absolue nécessité». C'est l'art des «fous», dont Marguerite Sirvins, ainsi qu'Auguste Forestier, Aimable Jayet ou encore Clément Fraisse que l'on y croise également font partie. Au moment où le médecin diagnostique la «schizophrénie», le «je» disparaît – Marguerite ne sera plus évoquée qu’à la troisième personne.

Un vide égaré quelque part entre le mur et le mur, celui de la salle de jour et celui de la cour. Un vide enfermé dans un lieu sans raison! Quelqu’un pourrait m’appeler Matricule, encore une fois ce serait pure convention. Quel que soit le mot dont on me désigne, il tombera forcément à côté, je ne m’y reconnaîtrai pas.

Matricule vous déplaît? Parlez de Marguerite ou de moi, d’elles ou de nous, pour ma part je ne dirai plus «je».

L'auteure s'empare ainsi d'une matière des plus captivantes. Avec une belle maîtrise stylistique et une sensible observation de la nature et des comportements, elle nous entraîne dans une fresque brossant la grande histoire du XXe siècle. Elle distille un point de vue intéressant, faisant par exemple coïncider l'évolution de la condition de la femme avec celle de Marguerite, modiste, qui oscille dangereusement entre le poids du jugement maternel et la libération des mœurs qui l'environne. Un lieu sans raison raconte également l'évolution de la psychiatrie, des contraintes physiques et brimades corporelles aux électrochocs puis à l'ergothérapie, le roman trace un parcours vers le respect de la prise en charge des malades, tout en évoquant de grandes figures historiques.

Malheureusement, la construction romanesque ne suit pas toujours ce propos passionnant.
Anne-Claire Decorvet court plusieurs sujets à la fois (la biographie de Marguerite, la vie carcérale, l'émergence de l'art brut) sans les intriquer. En les juxtaposant, elle affaiblit les enjeux essentiels du récit. Et si la lecture est rendue agréable par un phrasé piquant et des images fortes, poignantes, le fond de l'histoire se dilue. En effet, durant la seconde moitié du roman, on perd Marguerite, qui devient un prétexte pour parler de la vie carcérale. L'auteure sait créer des ambiances, mais les événements sont répétitifs. Aussi, pour donner du souffle à cette seconde partie et tâcher d'exploiter au mieux sa documentation, Anne-Claire Decorvet démultiplie les protagonistes et les digressions narratives (on retrouve là l'auteure de nouvelles). L’histoire de l’asile est désincarnée – et, surtout, beaucoup seront frustrés: la confection de la fameuse robe de mariée est escamotée en arrière plan dans les dernières pages du roman.
Au final, malgré ces regrets, l'évocation des paysages minéraux de ce coin de Lozère marquera les esprits et l'histoire de ces pauvres êtres nous glacera longtemps d'effroi.