L'Émacié

Jongler, muter, s’arracher. Vinz Vonlanthen, légende de la guitare électrique improvisée et âme ouverte à tous les ouragans me fait l’honneur d’escorter une pile de livres. Nous tenterons ensemble de créer un corps sonore fait de fragments, de bruissements et d’aléas.

Ne pas lire l’émacié, mais lui donner la chair, la bave, l’humeur de ce jour-là.

A.C.

A la frontière de plus en plus poreuse qui sépare la prose et la poésie, ce «roman» singulier nous fait entrer dans la vie d’un être fragile et multiple, exilé en terre romande, qui nous rejoint dans nos failles et nos quêtes. Livre d’un homme diablement cultivé, mais à l’écriture humble et proche, aventureuse:

L’émacié habite un village. Il parle peu. Les enfants du bled avec leurs sacs à dos orange remplis de manuels scolaires aiment voir les habits noirs de l’émacié. Son enveloppe, son armure. L’émacié loge sur une colline. Lorsqu’il passe sous le tunnel des pollutions les enfants disent: «Regarde la grande coulure.»

(Denise Mützenberg, éditions Samizdat 2015)

Le manque, point de départ

de Marina Skalova

L’émacié est un être singulier. Il «habite un village», nous dit-on, «au sommet d’un chemin pavé». Il «parle peu». Il semble un brin déplacé, maladroit, pas à sa place. On apprend que c’est un exilé, un ancien habitué des zincs hongrois qui peuple à présent cette Suisse romande, qu’il avait aimée en tant que «contrée du silence» et dont il ne chérit désormais plus que les lacs et les forêts.             

Entre l’avant et le maintenant, il s’est passé quelque chose. Une disparition, qui a fait irruption dans le présent et a balafré ses contours. C’est pour cela que l’émacié est l’émacié. Un être, à qui il manque quelque chose, comme amputé d’une partie de lui-même. De la disparue, qui n’est plus là. Et qui le hante.

A présent, «l’émacié charrie le mutisme du lac avant ses déchaînements». «Existent en lui beaucoup de silences», nous dit-on. Il y a une narration, mais elle est diffractée. C’est plutôt une poésie. Mais une poésie qui raconte, dit par ébauches, allusions et ellipses, dit en sourdine autant qu’elle tait, et nous emplit de silences. Des silences dont les inflexions, tonalités, distorsions se déclinent au gré des pages. Ils y font résonner leurs gammes de nuances singulières, tortueuses, contrastées.

L’émacié tente de s’effacer. A défaut de pouvoir s’estomper tout à fait, il observe, beaucoup. Il est attentif aux sensations qui cabossent son corps, mais aussi aux matières, au «fer forgé» ou aux «gonds de caoutchouc». Aux métaux et aux corps, inertes ou vivants, minéraux ou organiques. A ce qui palpite encore, comme à ce qui s’éteint. «De la gravité de battement d’ailes d’un rouge-gorge», à «la fourmi qui se faufile sur les poils de l’avant-bras», le sensible est toujours présent, dans sa précieuse précision.

D’ailleurs, les matières et l’organique confluent bien souvent jusqu’à se confondre: il «s’échine à se mouvoir de façon caoutchouteuse», s’agrippe «à un morceau de pain» tandis que les grilles protègent «l’absurdité d’une terrasse boyau qui dissimule». Le corps semble être partout mais il disparait derrière celui, plus palpable, des objets.

Ainsi, la première partie s’achève sur la distance le séparant de son frère qu’il nomme «le stylo bille» et qui «occupe une place importante au barreau de Paris»; la seconde s’ouvre sur le «Portrait de la disparue». Une femme que l’on devine extravagante et fragile, lumineuse et exubérante, qui «se cognait à tous les angles de toutes les commodes, ce qui forgeait un caractère peu commode».

L’émacié plonge dans les abysses. Sans relâche, il effectue des gestes, fait des choses. Cuisine, coupe des légumes, prépare du thé, prend des bains, nage, lit le journal, interroge le sens des mots. Reste en mouvement. Continue. Tout cela ne trompe pas le sentiment d’absurde, meuble le vide, seulement. Chaque fois de nouveau:

Il vient là,                                                                                                                                                      

à la recherche, 

à la poursuite, à la traîne,   

se minimiser, toucher son genou

avec le coude, recommencer.

Il vient là pour monter les escaliers

rectilignes et se perdre entre chaque

marche, ouvrir un livre

à n’importe quelle ligne:

Me courbait sur le rocher à présent.

Crier le plus fort possible:

Me courbait sur le rocher à présent.

Pour faire face au deuil de la disparue, L’émacié invoque le pouvoir des mots, des images et des corps. Il tente de tracer des formes sur la toile, cet «océan blanc où il se perd encore». Son enregistreur, «machine à gober les images», garde trace de ses silences. Son corps s’ajuste en sculptures organiques, qui, une à une, se désagrègent. On devine l’expérience de performeur de l’auteur Alexandre Caldara qui sous-tend cette écriture, où la présence visuelle du corps est très forte. Des corps-installations, bien souvent, investis  de tout le pouvoir de dire, mais qui ne résistent pas, eux non plus, à l’usure, au vieillissement.

Tels des rocs s’élevant à l’encontre du temps, les mots des autres, des plus grands, surgissent au fil des pages: extraits du Philoctète d’Heiner Müller, du Sanctuaire de William Faulkner, des Vertiges de W.G. Sebald, de L’innommable de Samuel Beckett. Comme un négatif photographique, ce dernier impose sa présence de façon sous-jacente, comme en creux du texte. On repense à la gaucherie des personnages des romans de Beckett, à Molloy et aux autres, à leur apparente maladresse, à la pâleur de l’écriture, très proche de celle de L’émacié. Une écriture évoquant des taches d’aquarelle aux teintes délavées, à partir desquelles le tout prend forme, dans un fin brouillage des contours.

A l’instar de cette «mer qui n’était qu’un dessin d’enfant qui permet de mouiller ses peurs», des images bouleversantes de beauté rythment la lecture. Celles que les mots font naître, bien sûr, mais aussi celle des peintures, La porteuse d’eau de Goya, les études de Degas, les visions scéniques du dramaturge Olivier Cadiot, Le voile de Véronique d’El Greco, dont la beauté convulsive pétrifie et console. Elles se dressent tels des récifs, «blocs de création qui lui permettent d’affronter la disparition qui le hante», de faire front. Elles sont ce qui protège, permet de poser un «voile» palpable sur la disparition «clinique», froide, aussitôt rendue intouchable.

L’image se cristallise ainsi comme ce qui sauve, mais aussi comme ce qui obsède, poursuit. Avec «ses souliers à talons pailletés» et «tatouages comme des blocs de couleur», la disparue apparaît comme une quintessence du visible. Une image lancinante, dont il ne reste plus que l’ombre et dont les reflets incandescents ne cessent d’irradier le texte.

Face à l’image de la disparue, L’émacié reste là, dans son désarroi. C’est un «déplacé en place». Il «s’abime, s’anime craqueleusement». Son corps est à l’image du texte. Un patchwork de fragments craquelés, qui laisse affleurer l’indicible fragilité de la condition humaine. D’une imparable justesse, l’écriture se meut entre une dimension très terre-à-terre et une immense tension. Elle est parcourue de morcellements infimes, avançant au gré de ses blessures. On pense à Jean Genet, qui disait dans L’atelier de Giacometti qu’«il n’est pas à la beauté d’autre origine que la blessure, singulière, différente pour chacun, cachée ou visible, que tout homme garde en soi, qu’il préserve et où il se retire quand il veut quitter le monde pour une solitude temporaire mais profonde.» Et aussitôt, les sculptures filiformes d’Alberto Giacometti nous viennent à l’esprit, donnant à éprouver ces craquellements de l’être qui traversent le texte d’Alexandre Caldara.

S’il fallait inventer une transposition de cette écriture dans l’art de la performance, on imaginerait peut-être une feuille de papier, déchirée en petits morceaux, assemblés ensuite à nouveau, méticuleusement. Rien de plus violent. Rien que l’être, qui se lézarde.