Les Cartes du Boyard Kraïenski

Joachim Brik est un post-doctorant qui participe à la mise en ligne d'une cartographie révisée de l'Europe, dont les confins ne sont plus très clairs. Mandaté par des pontes européens, il part scanner la monumentale collection de cartes du Boyard Kraïenski à la frontière dacène. Dès l'atterrissage, le cours des événements amorce comme un glissement de terrain.
En grand lecteur de littérature tchèque, André Ourednik plonge dans une littérature fantastique sans monstres, sans paranormal, et pourtant traversée d'une tenace aura d'étrangeté nimbée de relents post-apocalyptiques. Un roman à mi-chemin entre l'essai philosophique et le récit burlesque, servi par une écriture précise et incisive. Selon André Ourednik, son idéal d'écriture serait accompli s'il pouvait faire promener Bukowski dans un film de Tarkovski ou le père Ubu dans un livre de Quignard.

(Présentation du livre, éditions la Baconnière)

Critique

de Romain Buffat

Après quelques expériences poétiques, des Contes suisses (Encre fraîche) et son Wikitractatus («texte poétique de l’ère informatique», Hélice Hélas), André Ourednik, docteur en géographie, publie son premier roman, Les Cartes du Boyard Kraïenski aux éditions de la Baconnière.

Le protagoniste, Joachim Brik, post-doctorant en géographie, est mandaté pour cartographier les confins incertains de l’Europe. Muni de son scanner, il part en Dacénie – pays imaginaire – où il doit se rendre dans le mystérieux château du Boyard Kraïenski pour numériser les cartes qui s’y trouvent. Mystérieux château qui n’est pas sans rappeler celui de Kafka, cité en marge, mais que l’auteur réinvestit à sa manière. On y entre plutôt facilement avec Ourednik, avant même la moitié du roman. La principale difficulté pour Joachim étant la perte de son scanner à l’aéroport, qui mettra du temps – trop – à revenir auprès de son propriétaire et compliquera son projet.

Soucieux de laisser au lecteur le plaisir de découvrir les multiples épisodes qui surviennent tout au long du roman, penchons-nous sur l’aspect le plus original de cette œuvre, ce qu’on pourrait appeler un roman en glissements de terrains. En effet, le texte d’Ourednik glisse à plusieurs niveaux: l’histoire avance au rythme des glissements de terrains et des séismes en Dacénie, de l’arrivée de Joachim jusqu’à la fin; l’objet matériel qu’est le livre d’Ourednik invite à une lecture glissante, pas forcément linéaire puisque les marges du texte sont parfois saturées de citations littéraires ou scientifiques, d’extraits du livre fictif de Joachim Brik (Précis de géomorphologie dacène), de poèmes; enfin, la narration glisse du «il» au «tu» de manière déroutante, créant chez le lecteur un effet d’étrangeté. Enfin, Joachim lui-même glisse, ne faisant pas toujours preuve d’une grande volonté. C’est la terre dacène qui le fait dériver, l’inclut dans le secret, le confronte à l’étrangeté de cette région. Le rapport qu’entretient Joachim avec le monde est double: il est à la fois pris dans les évènements sans parvenir toutefois à se défaire de son œil de cartographe, à sa volonté de maîtriser le monde, d’en tracer les lignes:

«Voir le monde de haut dans l’unicité de sa forme et de la clôture de son contour, voir le monde s’étaler sous son corps est un vieux fantasme que les cartes géographiques permettent de réaliser. Désir de complétude, rêve d’universalité, fantasme de pouvoir où voir, d’un point de vue à tout autre interdit, d’un regard zénithal et froid, c’est posséder. La carte fait de chacun de nous un dieu voyeur.» (Christian Jacob, L’Empire des cartes.)

Joachim reposa le livre sur le banc et fit quelques pas pour se dégourdir les jambes. (p. 59)

Mais les choses ne sont pas aussi simples, et André Ourednik prend un malin plaisir à les compliquer. Rejouant quelques lieux communs de la littérature, qu’elle soit fantastique ou post-apocalyptique, de l’épisode de voyeurisme à la rencontre de personnages errants en passant par la scène de sacrifice, l’auteur parvient toujours à placer son personnage sur un sol glissant, dans des situations critiques ou cocasses. Le géographe se doit donc de changer son regard, de mettre son nez dans le monde qu’il est censé figer sur une carte:

ON le payait pour croire à l’Europe et pour en dessiner ses limites. Il ne tenait qu’à lui de retrouver le bonheur des grands traits qui quadrillent l’univers de l’étudiant et le sourire béat du fils flatté, encore plein de foi en l’omniscience du géniteur. Il n’y arrivait pas, à tout ça, cet échec de la foi ne pouvait être que le sien. Pour preuve : il n’y croyait même pas ici, sur cette butte, face à ce paysage réduit à ses lignes ingénues. Il finit par sentir le froid et se soucier de l’heure. Il rebroussa chemin en titubant dans les jachères. Des cailloux incrustés dans la terre défilaient devant ses yeux. Des blancs, des gris, des boules de terre collée de la taille d’un ballon, parfois. Mais il s’arrêta net.

Une tortue rampait devant lui. (p. 226)

C’est peut-être la leçon de ce livre: la terre se départit du territoire que lui assigne la carte, elle se révolte contre le géographe, contre les frontières figées de l’Europe. Le projet de Joachim devient sisyphien, perecquien même, dans la mesure où cartographier le monde est aussi nécessaire qu’irréalisable. Et Ourednik fait preuve d’habileté, questionnant l’art de la cartographie il interroge aussi la littérature: de même que les cartes échouent à délimiter l’Europe, de même le récit du narrateur ne semble pas suffire pour raconter l’histoire de Joachim. Au lecteur de prendre en compte les remarques, les annotations et les poèmes en marge, d’interpréter les citations afin de relire l’histoire autrement, la contredire.