La Tyrannie de la réalité

Peu d'idées sont autant galvaudées aujourd'hui que celle de «réalité». Hommes politiques, chefs d'entreprise, mais aussi économistes et romanciers s'en réclament: seul le réalisme semble recevable, et il suffit à tout justifier. La réalité constitue désormais, dans notre mentalité collective, la valeur étalon. Elle est le nouveau dieu que nous vénérons; le dernier qui reste en magasin, peut-être.
Mona Chollet, épingle l'usage pernicieux de cette notion dans tous les types de discours et démontre pourquoi l'injonction réaliste relève de l'imposture. À une époque où les relations essentielles à notre équilibre – la relation à l'environnement, la relation à l'autre – se vivent sur un mode chaotique, il est temps de se poser quelques questions...

Un texte mordant et salutaire, qui non seulement déconstruit l'idéologie implicite de certains "réalistes", mais ouvre aussi joyeusement un chemin de traverse: il rappelle les bienfaits de l'imagination et du rêve, non pas pour "fuir la réalité", mais au contraire pour se donner une chance de l'habiter pleinement.

(Paris, Calmann-Lévy, 2004)

Critique

de Francesco Biamonte

La Tyrannie de la réalité est une sorte de développement des réflexions conduites ces dernières années par Mona Chollet sur son site www.peripheries.net. Au centre de l'ouvrage, une supercherie qu'il s'agit de démonter: la notion de «réalité», dont les déologies dominantes se réclament comme de l'argument ultime ("Faut être réaliste", paraît-il). Or si l'argument ne résiste pas à l'argumentation de Mona Chollet, cette vision courte de la "réalité" reste la source de souffrances énormes – en particulier dans le monde du travail, que le livre traite de façon particulièrement convaincante –, de dégâts importants à la biosphère, etc. Cette «réalité»-là est dans sa définition-même opposée, dressée contre l'humain, sa capacité de rêve, d'invention, de liberté. Très efficace dans la démystification, pertinente et virulente dans la critique, Mona Chollet m'a parfois aussi agacé dans ce livre: elle se montre peu encline à laisser apparaître ses incertitudes – c'est le côté militant plutôt que philosophe –, parfois un brin donneuse de leçons. Excellente dans l'examen et la mise en relation des pensées des autres, elle ne parvient pas à me convaincre dans la même proportion quant elle propose sa propre synthèse, sa vision, un peu floue ou insuffisamment étayée sur plusieurs points clefs. En revanche, les citations (une superbe collection!) et les compagnonnages littéraires éclairent sa réflexion dans des pages réussies, en particulier lorsqu'elle nous prend par la main et nous emmène à la rencontre de ses auteurs les plus chers – parmi lesquels Rezvani et Robert Walser tiennent une place de choix. Les pages autour du réalisme en littérature (française) sont parmi les meilleures: une place toute particulière revient ainsi à Flaubert, commenté à la fois avec admiration et esprit critique. Saisi dans ses tensions, entre des professions de foi réalistes et anti-romantiques et des intuitions qui les démentent, il apporte une profondeur historique aux réflexions d'une femme bien vivante, trop attachée à sa vie – et à celle des autres – pour se la laisser réquisitionner par l'idéologie qu'elle dénonce.

Revue de presse

[...] Loin de rééditer la vieille opposition rêve-réalité, La Tyrannie de la réalité préfère distinguer un réalisme stérile, celui du repli et de l'appauvrissement, et un réalisme apte, au contraire, à réconcilier profondément raison et imagination. Délaissant volontiers l'analyse pour la polémique [...], Mona Chollet signe ici l'un des meilleurs essais littéraires de la rentrée.” (Thomas Regnier, Le Nouvel Obs, 23.09.2004)

Cela donne un objet étrange et paradoxal [le livre lui-même], intéressant par cela même (son projet) qui le rend improbable, sinon impossible. Non pas qu'il soit d'une lecture difficile (il est limpide, au contraire, enlevé, roboratif), ou qu'il soit particulièrement déroutant (il n'est néanmoins en certaines parties), mais par le geste même dont il témoigne; un geste généreux, qui dispense la réflexion sans compter, et parfois la dispense jusqu'à sa propre dispersion, en multipliant à l'excès les généralités.
[...] l'auteur s'étend longuement sur la physique quantique et plus particulièrement les ouvrages de Bernard d'Espagnat. Elle esquisse alors une distinction entre ce réel dont la physique confirme qu'il est ce qui échappe et pourtant gouverne nos vies [...] et la réalité, c'est-à-dire l'ensemble des représentations communes et singulières que nous habitons au quotidien des existences réglées, dans la langue partagée. C'est là que l'on peut regretter que La Tyrannie de la réalité reste, par sa forme vulgarisatrice, enfermé dans cette réalité qu'il décrit dans l'espoir d'en modifier les contours plutôt que de chercher à y provoquer des failles avec et dans la langue, des failles où laisser revenir ‘du réel’ dans notre réalité.” (Bertrand Leclair, La Quinzaine littéraire, 01.11.2004)

[...] À l'aide de lectures ouvertes (Flaubert, Bachelard, Beckett, Rezvani, Nancy Huston, ainsi que Houellebecq, Annie Le Brun, Jean Baudrillard, et tant d'autres, sans oublier les journaux), Mona Chollet dénonce, sans manquer de suite dans les idées, l'omnipotence du fait accompli relayée par celle de l'évidence comme horizon borné.
[...] Journaliste devenue indépendante, l'auteur multiplie les questions d'une pertinence qui l'honore. Elle y répond en posant son expérience personnelle en moelle épinière du livre, un peu comme on plaque un accord: avec l'intrépidité qu'autorise le doute. D'où le ton de conversation soutenue qui baigne l'ensemble.” (J.R., La Voix du Nord, 15.10.2004)

[...] Dans ce copieux essai, très fourni en références et relativement complet, [Mona Chollet] fait littéralement le tour de la notion de réalité. Sans s'attaquer au cœur philosophique d'une notion déjà abondamment étudiée, elle cerne un nouveau problème qui semble se dessiner: “La tyrannie de la réalité” serait de prendre à la lettre le stupide dicton “Faut pas rêver”. Or, de Houellebecq aux journaux télévisés, il résulte une impression d'astreinte totale à la réalité. [...] Militant pour une sorte de droit à s'absenter, l'auteur rétorque: “Le rêve fait figure de composant indispensable de la réalité”. Et elle parvient à le démontrer.” (Pascal Bories, Jalouse, novembre 2004)

Son “terrain d'enquête préféré”, là où elle s'épanouit le mieux, ce sont les textes, et on se doit de saluer la façon élégante qu'elle a de citer les auteurs: sans phrases intimidantes, coupées et modelées à souhait pour mieux briller, elle se borne à résumer l'ouvrage, afin de permettre au lecteur, qui ne l'aurait pas lu ou en aurait oublié le propos, de suivre sa pensée. [...] Mona Chollet nous apporte un filet salvateur de fraîcheur conceptuelle dans ce monde étouffant et moite. Qu'elle en soit remerciée.” (Olivier Doubre, Politis, 21.10.2004)

“Enfin! a-t-on envie de s'écrier à la lecture de ce livre. Enfin une plume pour plaider, à la fois avec fougue et bon sens, la cause du rêve et de l'ailleurs, des chimères qui sont le vrai carburant des idées. [...] Or, loin de se lancer bille en tête dans la énième défense d'une utopie somnambule, Mona Chollet défend au contraire avec finesse et conviction toute une anthropologie capable de faire leur place aux frontières, aux projets, aux désirs. Empruntant aussi bien à la littérature (bonnes pages sur le rôle capital de Flaubert dans cette affaire) qu'au cinéma ou à la philosophie, l'ouvrage gagne en force au fil des pages (belle envolée anti-Houellebecq). On le referme avec le sentiment joyeux que l'auteur a su éviter le piège de ce faux antagonisme entre le monde "vrai" et cet "autre", non moins nécessaire, vital même, à une civilisation digne de ce nom. À ne pas manquer, ce rendez-vous réussi de la contre-culture héritée des sixties avec un regard courageux sur notre époque.” (Michel Crépu, La Croix, 16.09.2004)

Comptant plus sur les métamorphoses individuelles que sur les palingénésies collectives, Mona Chollet n'est pas particulièrement militante. Cependant, sa démarche s'appuie moins sur l'individu que sur les singularités, de même que l'intérêt pour l'autre naît du souci de soi. L'amour de la nature n'est en rien chez elle celui d'une “baba cool”, et sa critique du rationalisme vise à réaffirmer les droits de la raison. L'ombre ne saurait servir d'excuse à l'aveuglement, mais son éloge doit préserver les territoires mouvants d'où la réalité prend son origine et, sans cesse, y retourne. Aussi ne trouve-on, dans la Tyrannie de la réalité, aucune défiance envers ce qui vient.” (Jean-Baptiste Marongiu, Libération, 09.09.2004)

Ceux qui croient sincèrement que le travail moderne est un enfer, le règne de la consommation une horreur et l'altermondialisme une espérance se sentiront en terrain familier. [...] ceux qui sont persuadés que le capitalisme, après des générations qui échouèrent à en sortir, demeure le seul système viable, les véritables méchants et affreux, qui ne craignent ni les OGM ni les soixante heures de concurrence acharnée par semaine, se demanderont de quoi parle ce livre.
Finalement, cette évocation des bienfaits de l'imagination, variation sur un air célèbre de 1968 ("Soyez réalistes, demandez l'impossible"), ne convaincra que ceux qui le sont déjà. Ce phénomène fréquent appartient d'ailleurs à... la tyrannie de la réalité.” (Roger-Pol Droit, Le Monde, 27.08.2004)