D'un siècle lointain ou Le Regard de Constance
Roman

Le regard de Constance devint fixe, comme suspendu dans le vide. «Voilà que ça te reprend!» Elle revoit la fillette assise sur l'escalier de la véranda, le cœur battant d'une folle attente, elle enten le grincement du portail, le crissement du gravie… L'Homme est là, qui brisera son rêve…

Critique du livre et entretien avec l'auteur

de Janine Massard

Il est des livres à travers lesquels on peut revivre tout un siècle, par jets discontinus qui sont autant d'incursions dans les profondeurs de chaque être. Et l'on s'aperçoit que si la Suisse s'est tenue en dehors des conflits, elle est, par sa situation au cœur de l'Europe et par toutes les cultures qui s'y côtoient, une scène où les escarbilles de l'Histoire retombent abondamment, font souche ou disparaissent dans le silence et les apparences trompeuses.

L'action du livre, le deuxième de Bernard Antenen, se déroule du 17 au 21 juillet 84: un jeune loup du monde des affaires conduit Anna, la grand-mère de sa femme, dans une maison de retraite; il est pressé de larguer la vieille parce qu'il a un rendez-vous important avec Kawanabe, un client Japonais qu'il veut arracher à son concurrent Gamey. Anna, née quelques années avant la fin du 19ème siècle, a épousé un Allemand, un peu avant la première guerre mondiale, le très distingué Friederich von W., lequel, peu après lui avoir fait un enfant, a eu droit au châtiment des traîtres: douze balles dans la peau. Si Anna n'a jamais connu le vrai visage de son mari, elle a toutefois renoncé à porter son nom après la Première Guerre, tout ce qui était allemand était mal vu, et, installée en Suisse, elle redeviendra Anna Semenova, tout en gardant un accent qui fera «chavirer les cœurs».

Constance est la fille d'Anna, née bien après la mort du mari allemand. Elle a découvert, en lisant le journal de sa mère, qu'elle est «le fruit du dépit». Anna n'a jamais voulu lui révéler l'identité de son père, et cette recherche deviendra une obsession chez Constance, qui toute sa vie souffrira d'avoir à deviner cette zone d'ombre, quitte à passer par la voyance – ce qui permet à l'auteur de réussir de très beaux passages pleins de légèreté et de dérision, qui atténuent la pesanteur de la quête obsessionnelle, où la vérité transparaît à travers des photos examinées. Ce serait Luigi, un anarchiste à qui une gitane avait promis un siècle d'amour, un homme qui a passé rapidement dans la vie de sa mère. Mais l'entrave dans la vie de Constance sera bien plus terrible lorsque l'un des amants de sa mère, André, Vaudois soumis à l'ordre établi, abusera d'elle. De ce fait, elle n'osera jamais se libérer par la parole. Qui est son vrai père? Constance ne connaîtra pas la vérité: elle meurt durant cette funeste semaine de juillet 84, étouffée par le silence imposé.

Durant cette même semaine, Hortense, la fille de Constance, mariée à Henri, un ami d'enfance, tous deux enfants de la haute conjoncture et de Mai 68, décide de demander le divorce pour vivre un nouvel amour avec Claude Gamey, celui qui menace son futur ex-mari dans son travail. Il y a parfois, dans la vie des temps forts où tout se délite ou se dénoue, où une chose vécue des années plus tôt revient en force, comme cette photo de 1938 qui, ayant enregistré le regard terrorisé de Constance révèle l'identité de celui qui a brisé sa vie et fait trembler les apparences.

Cette fresque, d'une construction impeccable, est traversée de personnages ordinaires, ni meilleurs, ni pires que d'autres, qui réagissent en fonction de leur temps et de leurs convictions. Elle est soutenue par une écriture en parfaite adéquation avec les situations, les caractères et les lieux.

Entretien avec Bernard Antenen

Tous les personnages qui traversent le livre sont des figures très représentatives de la Suisse du 20e siècle. Quels en sont, selon vous, les plus forts, les plus surprenants?

Les trois personnages de la lignée féminine – Anna, Constance, Hortense – montrent le passage de l'état de réfugiée, objet de méfiance, (Anna) à celui de Suissesse (Hortense), comme si le droit du sol finissait par s'imposer de manière quasi naturelle. Anna n'a pas choisi de vivre en Suisse, pas plus qu'elle n'a choisi son mari. Elle va se trouver ici à la suite de l'éclatement de la guerre de 1914. Elle ne pourra regagner son pays du fait de la Révolution bolchévique. De par son éducation et son veuvage, elle sera bien mal armée pour affronter les temps nouveaux. Russe de naissance, Allemande par son mariage, veuve, puis mère sans conjoint, elle se heurte à la méfiance de Suisses fermés sur eux-même et machos.

À l'opposé de cette Suisse-là, Luigi, insoumis, romantique et libertaire, rêve de changer le monde. Il quittera le pays après la grève générale de 1918: le monde peut changer, mais pas la Suisse. Origine sociale et géographique, éducation, expérience de vie, tout devrait opposer Anna et Luigi, mais il sont, chacun à sa manière, des marginaux et la marge donne sa lisibilité au corps de la page. L'émigrée russe et le révolutionnaire sont des figures emblématiques du début du 20e siècle.

Retors à l'ambition mesquine, André se soumet, par calcul, à l'autorité, politique (son beau-père) et financière (son voisin banquier). Il profite des femmes (Anna, puis Edmée) et abuse des faibles (Constance). Son état d'esprit en 1940 est pétainiste. Il n'était pas le seul… Sa morale se résume à «ne pas faire le malin».

Hortense et Henri représentent la génération qui a vingt ans dans les années 60 – la génération pilule – et qui rejette avec force les valeurs et les comportements de la génération précédente. Ils se marient sans l'approbation de leurs parents, ce dont ils n'ont cure et qui leur évite de s'interroger sur le secret qui divise les deux familles.

Imbu de lui-même, méprisant le mode de vie médiocre de ses parents, Henri rêve d'un grand coup dans les affaires et d'un Japon de pacotille. C'est le type même de l'affairiste des années 80, les années-fric. Il tombera de haut, non pas comme d'autres du fait de la justice, mais parce que sa femme lui révélera que l'amour, eh bien, ça existe!

D'autres personnages, bien que secondaires, me paraissent symptomatiques de certaines périodes: les deux Albert – le père patron paternaliste d'une usine villageoise et son fils, Albert-le-jeune, qui mènera l'usine à sa ruine-la directrice du pensionnat de Constance (fin des années 20), La famille Gamey, Germaine Leloux, la directrice du home «Soir-Espoir» (1984), la psy qui la seconde, le colonel Chaumartin…

Vous remarquerez que je n'ai pas évoqué Constance. Elle est pourtant le personnage central du roman, celui autour duquel tout s'articule. Son triple malheur – le père qu'on lui cache, le viol, la surdité (ou l'aveuglement) de sa mère – transcende le siècle. Ce siècle désormais lointain d'où nous vient le regard de Constance.

Quels sont les courants et contre-courants qui ont marqué le plus fortement l'époque décrite?

Il faudrait poser cette question à un historien plutôt qu'à un romancier. Je vais cependant tenter de répondre à partir de ce qui émerge de mon roman.

Il y a deux manières d'évoquer la bataille de Waterloo. La première est celle de Victor Hugo dans Les Misérables, qui plante le décor, donne le plan de bataille des uns et des autres, range l'infanterie et l'artillerie, lance la cavalerie qui va s'écraser dans le chemin creux d'Ohain. L'autre est celle de Stendhal dans la Chartreuse de Parme: son héros, Fabrice del Dongo, se trouve pris quelque part dans la bataille, à laquelle il ne comprend rien, incapable de reconnaître l'Empereur, son idole, galopant avec ses généraux non loin de lui. La relation hugolienne se rapproche de la relation historique, tandis que celle de Stendhal est plus subjective. Mes personnages relèvent de l'univers stendhalien: ils vivent au milieu d'événements qu'ils perçoivent mal – Anna pendant la grève générale de 1918, les enfants en juillet 1944 – ou préfèrent ignorer – Edmée durant toute son existence. En écrivant, j'avais en tête les vers d'Aragon:

Tout changeait de pôle et d'épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j'y tenais mal mon rôle
C'était de n'y comprendre rien

On l'aura compris: ce roman n'appartient pas au genre, très en vogue aujourd'hui, du roman historique. L'Histoire y est présente, certes, mais toujours à travers la subjectivité et les souvenirs des personnages, d'une manière discontinue et non-chronologique. À l'opposé du grand roman de Meinrad Inglin, _Schweizerspiegel_1 qui retrace d'une manière linéaire la vie d'une famille de la bourgeoisie zurichoise de 1912 à 1918.

Mon propos n'était donc pas d'écrire la chronique d'une époque, mais d'évoquer la vie de trois générations entre Alpes, Léman et Jura. Tout se déroule en cinq jours de juillet 1984, entre le moment où Henri conduit Anna, la grand-mère de sa femme, dans une maison de retraite et celui où il retrouve Hortense, son épouse, chez une voyante. Le passé resurgit par bribes dans la mémoire des personnages.

Qu'est-ce qui unit les personnages, qu'est-ce qui les différencie, les oppose? Qu'est-ce qui se transmet d'une génération à l'autre? Qu'est-ce qui demeure, qu'est-ce qui change? Pour en venir plus précisément à votre question, quels «courants et contre-courants» apparaissent-ils dans mon ouvrage? J'en retiendrai deux. La valse-hésitation entre repli sur soi et ouverture au monde, méfiance et acceptation de l'étranger, perceptible en différents moments du roman, et l'évolution de la condition féminine qui apparaît clairement à travers les trois générations de femmes.

Une chose encore: la perception du monde semble un phénomène de génération. Le Japon par exemple. Pour Anna il évoque surtout le désastre russe de Tsoushima en 1905 alors qu'Henri rêve de le conquérir à coups de caquelons à fondue…

Est-ce que vous pourriez nous éclairer sur les sources immenses qui sont à la base de votre travail?

Celles qui sont utilisées sous forme de citations sont mentionnées à la fin du livre sous le titre «Rendons à César…» Ayant jadis rédigé un mémoire de licence sur «La presse romande et la grève générale de 1918» j'ai acquis une assez bonne connaissance de cette période, enrichie par la suite par une étude que je rédigeai sur le graveur belge Frans Masereel 2, réfugié à Genève au cours de la 1re guerre mondiale, et qui me donna l'occasion de découvrir le milieu pacifiste autour de Romain Rolland, notamment Pavel Birukoff, disciple et 1er biographe de Tolstoï.

Je garde un certain nombre de souvenirs des temps de la 2e guerre et de l'après-guerre, qui sont ceux de mon enfance et de mon adolescence. Enfant unique, j'écoutais les propos des adultes qui se retrouvent ici et là dans la bouche de mes personnages. La fin des années 50 et les années 60 correspondent à mes années d'université et de militance. Lorsque ma mémoire était trop floue, j'ai recouru aux ouvrages cités en fin de livre.

1 Publié dans une traduction française de Michel Mamboury sous le titre de La Suisse dans un miroir, Lausanne, L'Aire/Ex Libris,1984.
2 Frans Masereel, Bilder gegen den Krieg, hrsg. von Theo Pinkus unter Mitarbeit von Bernard Antenen, Frankfurt am Main, Zweitausendeins, 1985.