Sang d'encre
Voyage dans la Suisse littéraire et politique

Dans ce livre, Peter von Matt embrasse du regard la littérature suisse de langue allemande, de Gotthelf à Fritz Zorn, de Keller à Robert Walser, Frisch, Dürrenmatt et les contemporains Urs Widmer et Gerhard Meier. Ce regard n’est pas seulement celui d’un connaisseur et d’un amoureux de la littérature, c’est aussi celui d’un citoyen doté d’une conscience historique et politique. En Suisse plus qu’ailleurs les écrivains peuvent être caractérisés par les temps de l’histoire. La violence est partout présente, même chez des poètes qui semblent en être si loin, comme C. F. Meyer ou Robert Walser. Une grande colère habite le «doux» Walser contre les papes de la critique qu’il soupçonne de condescendance à son égard. Les écrivains sont présentés de manière saisissante et souvent poétique. Car si ce livre est conçu par un spécialiste, il est écrit par un artiste.

(Présentation du livre, éditions Zoé)

Critique et entretien avec Peter von Matt

de Carole Wälti

«Aujourd'hui quand nous lisons Stiller, le roman d'un querelleur pleurnichard empêtré dans ses peines d'amour privées, nous y reconnaissons soudain le diagramme d'une époque. Un pays s'installe dans le système des puissances mondiales, il se construit une niche dans le front figé de la guerre froide en prenant un peu parti par ci, en restant un peu neutre par là et en profitant un peu ici et là. Ce serait la chance historique de ce pays d'être un lieu de mouvement entre les fronts fixes et les idéologies militantes, un espace de pensée libre, hardie, où le regard plonge sans crainte devant et derrière dans les trous noirs de sa propre histoire. Mais on se soumet sans nécessité à toutes les pensées imposées et à toutes les interdictions, seulement parce que ne pas le faire pourrait coûter quelque chose. Anatol Stiller, le névrosé furieux et sanglotant, n'est pas en vérité une psycho-étude, mais il présente de façon exemplaire les tourments de celui qui veut rester vivant dans un monde sclérosé. […] Et, des dizaines d'années plus tard, ce roman peut de nouveau mettre en garde ce même pays contre la tentation de se chercher aussi vite que possible, après une grave crise, une nouvelle niche bien tempérée, avec un besoin de penser réduit et des chances de marché accrues.»

Sang d'encre. Voyage dans la Suisse littéraire et politique, P. von Matt, éd. Zoe, 2005, p.258

La culture est «l'horloge qui révèle l'heure à laquelle (dans l'Etat) forme et chose ne coïncident plus». Empruntée à l'historien bâlois Jacob Burckhardt qui la formula au milieu du XIXe siècle, cette métaphore est reprise par le germaniste et professeur honoraire de l'Université de Zurich Peter von Matt dans l'un des essais rassemblés pour constituer son Voyage dans la Suisse littéraire et politique, récemment paru en français sous le titre Sang d'encre (Die tintenblauen Eidgenossen, 2001. Lauréat du Prix Charles Veillon en 2002).

Au pays de la précision et du coucou - autre gloire nationale dont Sang d'encre interroge le destin dans des pages des plus savoureuses -, il est en effet dangereux de cultiver le décalage et par là de mettre en évidence l'écart existant entre les structures établies, structures politiques surtout, et la dynamique réelle qui empreint la vie des citoyens. Or, de Gotthelf à Dürrenmatt, de Keller à Walser, de Meyer à Frisch, le fracas et la violence des révolutions et des guerres de ces trois derniers siècles résonnent dans la littérature alémanique - bien davantage que dans la littérature romande - et c'est à l'écoute de ce phénomène que s'est mis Peter von Matt.

Donnant à la constatation de Burckhardt un prolongement qui en souligne la pertinence, il invite à lire ces auteurs, ainsi que de nombreux autres moins connus, en rapport avec la substance du temps historique dans lequel leurs œuvres s'inscrivent, substance qu'elles révèlent et, à des degrés bien sûr différents, contestent. Fondée sur l'un des mythes suisses parmi les plus éculés, l'assimilation de la culture à une horloge permet en fait de tracer, par-delà les limites temporelles, des parallèles par le biais desquels von Matt - et c'est là un des traits qui rend son ouvrage culturellement si précieux - nous aide à appréhender le présent dans toute sa complexité.

Ainsi, lorsqu'il remonte aux origines des légendes helvétiques autour des Confédérés et de la politique conséquente de neutralité, il montre en même temps ce que celle-ci doit à la bienveillance des nations limitrophes et renvoie du même coup aux infographies des téléjournaux de 20 heures où la Suisse continue de faire littéralement tache au milieu de l'Europe. Qu'il nous parle du mythe de Tell - dont il a d'ailleurs effectué une lecture psychanalytique -, ou qu'il convoque les figures clés de la symbolique identitaire - d'Heidi au «bouêbe» -, Peter von Matt pratique une lecture vigilante et alerte qu'il enrichit de son érudition, sans jamais tomber dans l'académisme.

Pimenté de citations et d'anecdotes, son ouvrage est celui d'un «observateur de la littérature» au regard très avisé. Les essais consacrés spécifiquement à certains écrivains qui complètent son Voyage sont ainsi fort instructifs pour qui désire comprendre pourquoi le qualificatif d'insaisissable sied si bien à Robert Walser ou pour qui s'est interrogé sur le sens du mot «Stoff» prononcé si fréquemment par Dürrenmatt lorsqu'il parle de sa création.

Peter von Matt, tout en accordant une large place aux représentants du «patriotisme critique» (Frisch, Dürrenmatt, Meienberg, etc.) qui ont contribué au «dégrisement» des années d'après-guerre et renouvelé l'idée que la Suisse se faisait de l'écrivain, invite les auteurs actuels à ne pas se laisser enfermer dans la fonction de producteurs de discours subversifs qu'on s'est habitué à leur voir remplir. Ils joueraient là en effet le jeu d'une écoute consentante mais jamais attentive au fond du propos et rateraient ainsi l'occasion de dire leur mot dans la définition nouvelle de la Suisse qu'exige un contexte mondial nouveau.

Vous placez votre Voyage dans la Suisse littéraire et politique sous le signe de l'Histoire et montrez que les grandes dates - 1830, 1848, 1870, 1939-1945 - résonnent dans les écrits de la plupart des auteurs alémaniques qui en livrent d'une certaine manière les vérités cachées. Dans quelle mesure Gotthelf ou Keller ont-ils joué le même rôle de «pourfendeur de mythe» qu'a indéniablement joué Frisch?

Peter von Matt: Du temps de Gotthelf et de Keller, le problème des mythes nationaux se posait de façon complètement différente. La Suisse, en plein Sonderbund, traversait une crise existentielle. Le Conseil fédéral de la nouvelle Confédération de 1848 était composé de membres issus d'un parti unique, le parti radical. Il était aussi nécessaire de consolider l'unité du pays, ceci autant dans le camp des vainqueurs que dans celui des vaincus. C'est à cela qu'a servi la coalition des héros nationaux communs. Bien qu'ennemis politiquement, Gotthelf et Keller ont favorisé ces images et ces légendes nationales. C'est aussi à cette époque que les monuments importants ont été érigés en Suisse, ceci pour la même raison.

A plusieurs reprises, vous évoquez, dans une perspective qui rappelle celle de Kundera, l'oubli qui menace la littérature, oubli face auquel vous préconisez des «stratégies du souvenir». Quels sont les processus qui en Suisse amènent un auteur à finir dans ce que vous nommez avec beaucoup d'à-propos l'«Alpenglühen littéraire»?

Une culture qui est vivante favorise les artistes vivants et elle maintient vivante la tradition culturelle. Ce sont là deux missions différentes. Elles sont aussi importantes l'une que l'autre. En ce qui concerne les grands auteurs comme Ramuz, Keller, Walser, Dürrenmatt, Frisch, le travail de mémoire est plus facile car leur réputation est internationale. Pour les écrivains connus plutôt au niveau national ou régional, le danger existe que leurs livres disparaissent des rayons des librairies et qu'ils soient peu à peu oubliés. Tout à coup, les jeunes lecteurs ne connaissent plus certains noms. Parmi les auteurs importants qui ne devraient pas être oubliés figurent Regina Ullmann, Meinrad Inglin, Jakob Schaffner, Kuno Raeber, Hermann Burger, Adelheid Duvanel.

Sang d'encre est assez largement consacré au patriotisme critique, qu'on peut définir comme la volonté de regarder l'Histoire en face et qui d'après vous détermine depuis la deuxième moitié du XXe siècle l'écriture de l'auteur responsable. Vous rappelez d'ailleurs à ce titre la maxime de Brecht selon laquelle il faut «montrer le froid à ceux qui gèlent». Mais vous insistez également sur une autre influence, moins connue, celle de l'existentialisme français, ce que vous appelez le «facteur Paris»…

C'est de Paris, de Sartre qu'est venu le concept de «littérature engagée». Et c'est aussi de Paris que venait la philosophie la plus actuelle après la guerre, l'existentialisme, qui a imprégné l'œuvre de Sartre, de Camus et les meilleurs films français. Tout cela a eu valeur de modèle pour les jeunes artistes alémaniques d'alors. Il s'agissait de mettre en avant et de défendre la liberté du particulier, de l'individu contre les contraintes collectives. Parmi elles figuraient les vieux mythes nationaux, mais aussi la pensée «en bloc» de la guerre froide.

L'un des traits caractéristiques de ce patriotisme critique est de s'en être pris aux mythes identitaires, et en particulier à la «fable des fables», celle de Guillaume Tell, que Frisch déconstruit en 1971 avec son Guillaume Tell pour les écoles. Or, dans la lignée de l'Histoire d'un peuple heureux de Denis de Rougemont («La volonté, le goût et parfois la passion qu'ont les gens de ce pays d'être Suisses sont des bienfaits que la connaissance exacte des antiquités helvétiques dans leur complexité réelle n'eût pas été capable de susciter»), vous rappelez que ces légendes ont aussi une valeur positive car elles ont contribué au processus de démocratisation. Comment se situent les auteurs alémaniques d'aujourd'hui par rapport à la démythification des symboles nationaux?

Le temps où les écrivains devaient se battre contre les fausses images de la Suisse est révolu. La patriotisme nationaliste qui a fleuri lors de l'Expo nationale de 1939 et durant la Deuxième Guerre mondiale n'existe plus aujourd'hui, ou seulement chez les extrémistes de droite. Par ailleurs, en politique, les tâches sont devenues plus pragmatiques, plus techniques, plus économiques. Seule la question de l'adhésion à l'Union européenne a encore suscité des passions patriotiques. On diabolise l'union des pays européens comme si la Suisse vivait seule sur un continent. Les écrivains d'aujourd'hui devraient vraiment s'exprimer clairement sur ce sujet.

On retrouve dans l'œuvre de nombreux auteurs - Otto F. Walter, Kurt Marti, Peter Bichsel pour en citer quelques-uns - une tendance à la dépréciation de soi-même, à la représentation négative dont l'«étroitesse» de Nizon est la formulation la plus fameuse. A vous qui vous intéressez à la psychanalyse, qu'est-ce que cela révèle de l'état d'esprit collectif de la Suisse?

La Suisse est un petit pays et on connaît très mal son histoire en France, en Allemagne ou en Italie. La conscience de cela induit deux réflexes contradictoire en nous: une auto-dépréciation exagérée et une auto-glorification exagérée. Ces deux positions alternent. A l'auto-glorification dans les années 40 a succédé l'auto-dépréciation dont le mot-clé a effectivement été cette idée d'«étroitesse»: suisse allait avec petit, étriqué, insignifiant, non héroïque, retiré de l'histoire du monde, etc. Aujourd'hui, on se situe dans une phase intermédiaire, mais le problème se pose encore. La psychologie des petits pays a beaucoup à voir avec la psychologie du narcissisme. Le moi narcissique se voit grand et magnifique, puis il se déteste à nouveau parce qu'il n'est en fait pas si grand et magnifique et se vilipende car il se trouve petit et odieux.

A côté des auteurs qui se rattachent au patriotisme critique, vous décelez l'émergence d'un nouveau courant que vous nommez «surréalisme helvétique» peu connu en Suisse romande. Quels en sont les auteurs les plus représentatifs et surtout quels en sont les traits caractéristiques sur le plan littéraire?

Ce courant a surtout été important dans les années 70 avec des gens comme Franz Böni, Gertrud Leutenegger, Jürg Laederach et également Urs Widmer. Ils ont écrit dans une langue qui se distingue très fortement de celle du réalisme suisse traditionnel en privilégiant la fantaisie et les jeux de mots. Peter Weber, un auteur important parmi les plus jeunes, continue sur cette voie-là.

Dans une nouvelle des Gens de Seldwyla, Keller plante un décor archétypal: celui d'une salle d'auberge crasseuse dont les murs sont recouverts d'un papier peint représentant les Alpes, mais ce décor alpestre censément majestueux est en fait plié et recouvre aussi le plafond car il s'agit d'un papier peint d'occasion pas du tout adapté à la petitesse de la salle… Vous y voyez une allégorie de la relation entre l'Etat et les images à travers lesquelles il se donne une existence. Cette allégorie est-elle encore valable aujourd'hui après la crise des fonds en déshérence, la débâcle de Swissair, les polémiques autour d'Expo.02?

Keller, dans ses oeuvres de vieillesse, a critiqué l'auto-glorification qu'il avait pourtant lui-même exploitée dans ses écrits de jeunesse. Son dernier roman Martin Salander est très proche du patriotisme critique de Frisch, Dürrenmatt ou Meienberg. Après la crise des fonds en déshérence, la débâcle de Swissair, les critiques internationales contre la Suisse, la perte de l'image d'un pays accueillant et innocent, il existe aujourd'hui une chance de se percevoir de manière objective et impartiale, avec nos forces et nos faiblesses. Mais le danger de retomber dans le cycle auto-détestation/auto-glorification existe également. Empêcher cela est aussi un devoir de l'écrivain.