Amour mode majeur

_Il pleut sur mon c_œur comme il pleut sur la neige, de grosses caries grises se creusent dans la denture des champs, rigoles ravinent ma joue, temps à la morve, aux flaques, aux meurtrissures...

– chagrin, simple course, s'il vous plaît, deuxième classe.
– C'est vraiment là que vous voulez aller, petite Madame? Ce n'est pas une gare, à peine une halte. Pas même de quoi boire une vodka! Et, dites, pleurer n'est pas de mise sur la banquise: vos larmes gèlent, la morve durcit, le corps caille sans répit, le crampon est d'usage de midi à minuit.
– Ah oui?... Bon, alors un chagrin aller et retour, je vous prie.


Il y a de la fable dans l'air de ces pages. Puis là, ce mouvement qui file en comptines. Ici? C'est la phrase du conte qui emmène les temps de l'amour. De cet amour-là qui est fugue. Jusqu'au vertige.

Dans l'alerte portée de ces chapitres qui sont autant de variations (treize fois dites, comme pour en prononcer l'irrévocable destin), méfiez-vous. C'est un bonheur grave qui passe. Vous l'entendez qui rôde et se glisse, drôle et imprévu. Vous le voyez qui grimpe en tons légers. Voilà qu'il s'élance. Qu'il enchante. Tenez: vous le suivez là qui cavale en rythmes courtois.

Et voici qu'il se rapproche. Se tait, happé. Dans l'aigu de l'absence surgit ce tragique, contenu. Le chant du livre emporte son ombre. Le temps d'une merveille.

Jean-Dominique Humbert

Entretien avec Anne-Lise Grobéty

de Dominique Bosshard

Au nom de nos blessures communes
Interview: plume rigoureuse et inspirée, Anne-Lise Grobéty décline l’«Amour mode majeur» dans tous les tons. Un beau voyage qui nous invite à revisiter les corps et les sentiments

Cette constellation de petits textes est-elle le fruit d’une longue gestation?

Oui, il s’agit justement de l’un de ces livres que l’on n’écrit pas d’une traite. La première série date de 1997, elle a été suscitée par une émotion assez violente, assez intime. Mais il a fallu du temps pour que j’aie envie d’en faire quelque chose. J’ai beaucoup réfléchi, car ces premiers jets pouvaient donner lieu à des approches bien différentes. Ma première idée, c’était de distinguer amour mode mineur et amour mode majeur, l’un rassemblant de petits textes, l’autre des nouvelles qui devaient répondre à la même thématique. C’est durant la dernière année que j’ai imaginé ces petits regroupements en treize «chapitres»; ils se sont organisés naturellement mais, jusqu’au dernier moment, l’emplacement des textes a fluctué.

La nature est très présente, en relation avec le désir, le corps...

J’évoque rarement le milieu urbain, et pas du tout dans ces textes à très forte tonalité poétique. La nature est mon tamis de prédilection. C’est à travers elle que je me sens capable de faire résonner ce que j’ai envie de dire. Mais elle s’impose à moi sans que je me pose la question! Un instant est capté à travers une lumière, une couleur, un paysage... qui sont rarement ceux des lieux où j’habite.

Le conte, façon «Il était une fois...», a-t-il une place dans votre imaginaire?

J’aime cette notion d’intemporalité. Je situe rarement avec précision les histoires que je raconte. Mon livre précédent, Le Temps des mots à voix basse, est certes situé pendant la montée du nazisme en Allemagne, mais je m’arrange pour que cette localisation et cette datation ne soient données que par des éléments épars. Je m’arrange pour montrer que cette histoire qui se déroulait à ce moment-là pourrait se dérouler n’importe où et n’importe quand. Car à mes yeux, il faut que chacun puisse s’approprier les histoires.

Certaines séries sont très courtes, avez-vous retranché des textes?

Il ne fallait pas que ce ne soit trop touffu, mais que ce soit dense, concentré, que chaque mot ait son juste poids. Plus le texte est court, plus on doit arriver à le faire résonner au-delà des mots, entre les mots. Pour moi, l’un des enjeux du texte court, de la nouvelle, c’est l’interstice. Ce qu’on ne dit pas. Evidemment, il faut aider le lecteur par l’agencement des mots, par le rythme, il faut lui fournir les justes balises pour qu’il éprouve ce sentiment très fort de ce qui est là tout autour, ou en germe. Du bout de sa plume, l’auteur ne doit que tracer la forme de la demi-lune tout en faisant sentir, dans ce petit trait, la rondeur de la pleine lune. C’est pour cette raison que j’aime le texte court, car il permet de laisser une grande liberté au lecteur. La plupart de ces histoires sont très allusives, on y entre très abruptement. Mais peu importe, il faut que ce soit comme l’essence d’une histoire. L’important, c’est de retrouver ce que j’appelle nos mesures, nos blessures communes.

Sans être une confession intime, ce livre est-il plus proche de vous que d’autres?

On y retrouve ma capacité d’ironie, voire de cynisme. Ma capacité d’amour aussi, et de souffrance. Il contient une petite panoplie où je me reconnais beaucoup, c’est vrai, c’est un livre où je suis assez moi-même. Mais c’est le sentiment d’amour qui permet ça, ce grand catalogue d’émotions dont on vit toutes les nuances, des plus macabres aux plus enthousiasmantes. Je ne crois pas qu’il y ait de l’exhibitionnisme dans ce que je fais; peut-être parfois de l’impudeur, dans la mesure où j’ai à dire des choses que les autres considèrent comme impudiques. Je suis persuadée que l’on peut tout dire, même les pires atrocités, si on se soucie de l’esthétisme: toute impudeur doit être amenée avec une dose de beauté. Pour ma part, j’ai besoin de cette «littérarité», de cet enjeu littéraire très fort.

On vous sent attachée à la langue, au mot, plus qu’à l’histoire...

Oui. L’enjeu premier a toujours été la forme, même si le fond, bien sûr, finit lui aussi par être important. Comment amener les choses sous les yeux du lecteur? Cela implique que l’on prête une très grande attention à la langue. L’auteur a une responsabilité par rapport à la richesse de sa langue, il doit la faire ricocher, la faire jubiler, et non travailler de façon réductrice. La langue, c’est un organisme vivant, elle doit évoluer, se faire le reflet des réalités socioculturelles, économiques, éthiques. Mais attention à ne pas lui faire perdre son âme! L’auteur doit être un garant de la justesse de la langue. Le message mérite d’être relancé: on voit aujourd’hui une telle distorsion des mots, une telle perte de sens! C’est grave, ce glissement du sens, car il risque de répondre à un glissement des idées, à un appauvrissement de la pensée. Peser chaque mot, faire coller l’étiquette à l’objet, c’est une bataille que je m’acharne à livrer.

Propos recueillis par Dominique Bosshard

Revue de presse

Replis de l’âme et du corps

Éveil de la nature, et des sens, après le long engourdissement hivernal, le printemps sied bien à l’amour... Une raison supplémentaire pour s’en aller cueillir l’un des premiers fruits de la saison, cet «Amour mode majeur» patiemment porté à maturité par Anne-Lise Grobéty.

«Majeur, car il tient tellement de place, induit quantité de petits bonheurs et de souffrances», sourit l’auteur, l’amour se voit dans ce recueil décliné dans tous les tons, exploré, jusqu’au fantasme, dans ses moindres replis, ceux du corps et ceux de l’âme. Volatiles, Utiles ou Futiles, Séniles, Félines, Graves, Funèbres, égrènent les treize têtes de «chapitres»...

De vers épars en courtes histoires, la plume de la Neuchâteloise caracole, culbute, s’émoustille, s’amuse. Puis trempe son bec dans l’encre sombre, pour dire les meurtrissures de l’abandon, du rejet, de l’attente déçue. Hardie, coquine, l’évocation poétique se teinte de bleus au cœur. «Il pleut sur mon cœur comme il pleut sur la neige, de grosses caries grises se creusent dans la denture des champs...», conclut le recueil.

Attentive à la sonorité de ses mots finement ciselés, minutieusement soupesés, Anne-Lise Grobéty a fait sienne l’exigence d’Alice Rivaz: «Il n’y a qu’une seule manière de dire les choses, une seule vraie. Il s’agit de la trouver». Et de la faire résonner, comme au fil de ce voyage traversé d’échos, au plus intime du lecteur. (Dominique Bosshard, L'Express-L'Impartial)

Avec Amour mode majeur, Anne-Lise Grobéty fait son retour après un silence de onze ans, interrompu seulement par un récit pour adolescents, Le Temps des mots à voix basse (La Joie de lire, 2001). Ce qui n'a pas empêché la romancière de Pour mourir en Février (1970) de recevoir en 2000 le Grand Prix C. F. Ramuz pour l'ensemble de son œuvre, remarquable aussi par ses nouvelles et ses contes.

De «Volatiles» et «Utiles ou futiles» à «Funèbres» et «Sobre» (cette dernière au singulier: la narratrice y prend un ultime billet de «chagrin aller et retour»), l'écrivain renoue dans ces courts textes avec le genre ludico-philosophique où elle excelle depuis les Contes-gouttes (Bernard Campiche, 1986). Elle mêle ici la prose et la poésie, la comptine et la fable, la petite annonce et l'incantation; alterne la première, la deuxième et la troisième personne, varie les registres et les tons, emprunte ses métaphores au règne animal (oiseau, chat, lynx, cheval) ou à un univers féminin: la courtepointe des buissons, l'ourlet d'une tétine. Enfin elle joue à merveille sur le contraste et la surprise, passant de la dérision satirique à une belle gravité élégiaque finale. (Isabelle Martin, Le Temps)