Question d’honneur

Janine Massard

"C’est une histoire comme Jacques Chessex aimait à en raconter. S’il avait été encore vivant en ce jour de juin 2012, alors que je l’entendais pour la première fois, je la lui aurais rapportée pour qu’il l’écrivît à sa manière, tant il excellait à décrire ces événements qui se sont déroulés dans des bourgades protestantes que l’on croyait, du fait de l’esprit rationnel de cette religion, exemptes de dispositions provenant du fin fond des âges barbares. Comment aurait-il pu ne pas se laisser porter par le récit de ces violences aux allures de conte fantastique, qui se sont passées dans un village vigneron des années d’après-guerre, en 1946 ou 1947, et dont les protagonistes sont un instituteur, sa femme, leur fille de dix-sept ans, enceinte, et une sœur, enfant encore ?
Ce préambule pour annoncer que je vais tenter de dire la chose, je suis du pays où s’est jouée cette pièce sinistre. J’ai bien connu la fille cadette, ­spectatrice à son insu parce qu’on avait oublié sa présence dans la proximité. Ainsi, vers ses dix ans, cette gamine a dû enfouir une succession de tableaux d’horreur qu’elle était contrainte de deviner, entendre des sons étouffés qui transmettaient de la fureur, et des scènes, réelles ou fantasmées, ressurgiront, tout au long de sa vie, à la manière des bulles qui remontent à la surface des étangs, pour l’entraver."

(Extrait, Janine Massard, Question d´honneur)

Note critique

Basé sur une histoire vraie, se déroulant en 1946-1947 dans un village vigneron du Pays de Vaud, Question d’honneur montre un père instituteur orchestrer la disparition de la preuve du déshonneur de sa famille. Cette preuve est située dans le ventre de son aînée, violée par un ou plusieurs hommes lors d’un bal de campagne. La tentative de tout effacer, de défaire ce qui a été fait, a lieu au cours d’une nuit sombre, à la lumière du feu, tandis que la petite sœur, cachée, assiste à la scène sans comprendre, et en souffrira toute sa vie. Morale protestante, patriarcat et loi du silence constituent le cadre étriqué de cette affaire, que l’auteure pose et souligne, au risque de parfois caricaturer l’intériorité de ses personnages (à l’exception notable de Floriane, la petite sœur). Janine Massard a le grand courage d’aborder une thématique délicate et souvent occultée, celle du contrôle exercé sur le ventre des femmes. (Marion Rosselet, «Viceversa a lu...»)